La mort, et après ? Troisième partie, troisième envoi.

30 novembre 2014 § 2 Commentaires

Chapitre II. Un enfer insupportable et éternel.

 

Sommaire de ce troisième envoi.
 
 Ch. II. Un enfer insupportable et éternel.
I.Un « Merveilleux voyage » raconté par saint Brendan.
II.Le châtiment de la luxure.
III. « Les amants trépassés ».
IV.D’autres péchés capitaux : la gourmandise.
V.L’enfer de Paul de Limbourg.
VI.L’enfer de Jan Van Eyck.
VII. Ceux de Jérôme Bosch.
VIII. L’affirmation de l’éternité de l’enfer dans la doctrine de l’Eglise…
 
Fin de ce sommaire.

 

 

A Ravenne, au VIème siècle, sous le regard encore bienveillant de Jésus, il n’était question que de séparer les boucs des brebis. Ni diable, ni supplices… Mais cinq siècles plus tard, à Torcello, les anges poussent les damnés dans les flammes où leurs corps sont dévorés par des loups sous le trône de Satan.

Et nous avons vu plus haut les supplices imposés aux damnés se multiplier dans le fleuve de feu de l’enfer de Giotto à Padoue au début du XIVème siècle, puis dans celui de Memling et plus tard en Bucovine au XVIème…

 

Plus l’on avance dans l’art médiéval, nous venons de le voir, plus la description des damnés et de leurs supplices apparaît détaillée.

Les représentations infernales ont en effet suivi une évolution parallèle à celles des jugements derniers.

 

 I.Un « Merveilleux voyage » raconté par saint Brendan.

 

Les enfers païens étaient plutôt neutres. La Sibylle qui guide Virgile dans l’Enéide (VI. P.625-627) ne décrira pas en détail tous les supplices imposés aux criminels.

Mais de ces supplices, l’imagination catholique va se repaître.

 

D’abord dans les récits de voyages aux enfers le plus d’origine celtique. Ainsi dans la description des épreuves quotidiennes que Judas, le traître, raconte à saint Brendan  (Le diable dans l’art. Op.cit. p.117) :

 

« … Le lundi, je suis cloué sur la roue, et je tourne comme le vent. Le mardi je suis étendu sur une herse et chargé de roches : regardez mon corps comme il est percé. Le mercredi je bous dans la poix, où je suis devenu noir comme vous voyez, puis je suis embroché et rôti comme un quartier de viande. Le jeudi je suis précipité dans un abîme où je gèle, et il n’est pire supplice que ce grand froid. Le vendredi je suis écorché, salé et les démons me gavent de cuivre et de plomb fondus. Le samedi je suis jeté dans une geôle infecte où la puanteur est si grande que mon cœur passerait mes lèvres sans le cuivre qu’ils me font boire. Et le dimanche je suis ici, où je me rafraîchis. Tout à l’heure, les diables vont venir me prendre… »

« C’est à de telles sources que puisera une inspiration artistique longtemps brimée.

 

Mais saint Thomas avait raison de redouter l’influence pernicieuse de ces descriptions tant sur des cerveaux mystiques que sur l’âme populaire… »

 

 II.Le châtiment de la luxure.

beaulieu-34-2 luxure

Abbaye Saint-Pierre, Beaulieu-sur-Dordogne, Corrèze.

 

Le spectacle des châtiments de la luxure apparaît au début du XIIème siècle, dans des monastères du Languedoc.

 

Des images comme celle-ci en disent long sur la cruauté et les délectations morbides de certains moines de ce temps. Elles rejoignent en érotisme les futures œuvres de Bosch.

 

Le commanditaire et l’artiste ont cherché à montrer les affres de la femme luxurieuse offerte en proie aux animaux qui la dévorent. Tandis qu’un énorme crapaud aux quatre pattes et à la grosse tête lui ronge le sexe, deux serpents aux longues queues s’accrochent à ses seins.

 

 

III. « Les amants trépassés ».

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Le maître d’Ulm en Souabe. (1470).

« La femme est décharnée, ses seins flasques et tombants et sa peau si tendue sur ses membres cagneux, qu’elle s’entrouvre par endroits. Elle a maintenant trouvé un compagnon de misère, mais un petit crapaud est encore là, sur le sexe de cette femme, comme pour affirmer avec les mouches bourdonnantes, l’indissoluble alliance du diable et de la mort » (Le diable dans l’art. Op. cit. p 122).

Le panneau figurant le couple de ces amants, appartenait auparavant à un double portrait macabre dont il constituait le revers. L’avers, un Couple d’amoureux, est aujourd’hui conservé au Musée de Cleveland (États-Unis).

La mise en regard des deux peintures doit nous inviter à méditer sur la vanité des choses terrestres et la fragilité de l’existence. Ce type de tableaux est apparu au milieu du XVe siècle et se rattache à des pratiques de dévotion privée.

 

Le réalisme brutal de la scène et la paradoxale robustesse des corps décharnés et rongés par la vermine est une allusion dramatique à la fugacité de la jeunesse, de la beauté et de l’amour.

L’œuvre s’inscrit dans la tradition germanique de la représentation de la mort et semble s’inspirer d’une pointe-sèche de l’un des grands maîtres anonymes de la gravure allemande de la deuxième moitié du XVe siècle, le Maître du Livre de Raison.

Longtemps attribué à tort au jeune Mathias Grünewald, ce panneau l’est aujourd’hui à un maître d’Ulm en Souabe dans le sud de l’Empire Germanique.

 

Comment ne pas évoquer ici quelques vers de Baudelaire sur les Femmes damnées (CXI) :

« Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,

Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,

Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,

Et les urnes d’amour dont vos grands cœurs sont pleins ! »

 IV. D’autres péchés capitaux : la gourmandise.

La fresque de Taddeo di Bartolo à la collégiale de San Gimignano en présente un ensemble complet de ces péchés en écrivant le nom de chacun de chacun d’eux au-dessus des scènes de torture correspondantes.

Taddeo gourmandise

Taddeo di Bartolo. Le châtiment de la gourmandise.

Des diables empêchent les gourmands de s’emparer de la nourriture qu’ils convoitent. Regardez ce moine au ventre redondant…  

 V.L’enfer de Paul de Limbourg. 

duc de berry diable

Une miniature de Paul de Limbourg dans les Très Riches Heures du duc de Berry. Entre 1412 et 1416. Musée Condé. Chantilly.

 

Placée à la fin de l’Office des Morts, cette miniature est inspirée d’un texte du milieu du XIIème siècle, Les visions de Tondal, récit d’un moine irlandais dénommé Marcus qui a fortement influencé l’imaginaire médiéval.

 

Au centre de la composition, un Satan, couronné d’or, est allongé sur un gril gigantesque au dessous duquel des damnés brûlent dans les flammes. Il en prend certains par les mains peut-être pour les dévorer, tandis que par la puissance de son souffle brûlant, il en projette d’autres encore vivants dans une colonne de feu.

 

D’autres damnés entourés de flammes sortent aussi de lucarnes ouvertes dans les rochers escarpés qui se dressent au fond du paysage.

 

Au premier plan, deux diables attisent le feu sous le gril à l’aide de trois grands soufflets. D’autres démons font subir des sévices aux hommes qui ont mal vécu, y compris, à l’extrême gauche, un religieux tonsuré qui porte encore ses vêtements sacerdotaux.

 

VI.L’enfer de Jan Van Eyck. 

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Diptyque. La Crucifixion et le Jugement dernier. (1425-1430).

Metropolitan Museum of Art. New York.

 

J’ai gardé ce « Jugement dernier » pour le chapitre consacré à l’enfer compte tenu de la place que Van Eyck lui a donné ici. 

Tout en haut, le Christ est entouré de la cour des apôtres, des anges et des saints. Dans le même axe vertical, laissant à gauche les hommes qui sortent de leurs tombeaux, à droite ceux qui émergent des flots de l’océan, l’archange saint Michel pose ses pieds sur les épaules d’un immense squelette hideux qui semble ouvrir pour nous les portes d’un enfer encore plus horrible que ceux que j’ai pu vous montrer jusqu’ici…

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 On ne peut imaginer un ensemble de supplices plus atroces. Regardez-les bien :

Ces damnés qui sont projetés, tout nus, la tête en bas, au milieu des serpents qui les enlacent et de monstres à la gueule d’oiseaux qui les dévorent de leurs longues dents pointues.

Puis les têtes sinistres des diables, coiffés de longues piques pour les embrocher. Et ainsi de suite jusqu’en bas dans cette mêlée de diables et d’animaux fantastiques d’où l’on voit émerger, hagards, des visages de cardinaux et d’évêques qui ont conservé leurs chapeaux et leurs mitres pour que le spectateur n’ait aucun mal à les identifier…  

Au dessus d’eux, un oiseau méchant avec des ailes de chauves-souris. En dessous, un fauve qui pourrait être un lion ou une hyène.

VII. Ceux de Jérôme Bosch.

1.Le triptyque du Char de foin.

chariot de foin2

Le Char de foin. Prado.

 

Comme sur les triptyques du Jugement dernier et du Jardin des Délices (également au Prado), le lieu de damnation et de supplices vers lequel se dirige dangereusement le Char de foin.

 

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La position de ce volet dans le triptyque renvoie à la main gauche de Dieu et du Christ, représentés en haut des deux autres panneaux, et qui rejette traditionnellement les âmes damnées.

 

Deux créatures hybrides encadrent d’ailleurs un homme qui regarde derrière lui le monde terrestre qu’il vient de quitter.

 

Les hommes, dénudés, sont en proie aux pires supplices : l’un, au premier plan, est englouti dans la gueule démesurée d’une créature à tête de poisson, alors qu’un serpent s’enroule autour de sa jambe; un autre est attaqué et dévoré par des monstres à l’apparence de chiens; un autre encore a le ventre fendu, et est transporté la tête en bas par une créature sonnant la trompe; une femme gît sur le sol, les bras derrière le dos, tandis qu’un crapaud lui couvre le sexe; un autre enfin, casqué, percé d’une flèche, et tenant un calice, est sur le dos d’un bœuf.

 

Le plus singulier reste cette grosse tour ronde au milieu à droite du panneau que les créatures infernales sont en train d’élever. Elles s’y activent de toutes parts, en taillant des poutres ou en les posant au sommet à l’aide d’une potence, ou encore en s’adonnant à des travaux de maçonnerie, en montant le ciment par une échelle, et en alignant les briques en haut d’un échafaudage.

 

La folie de la construction dans l’enfer… Babel ?

 

Alors qu’à l’arrière-plan se découpe, sur un ciel rougeoyant, le profil noir d’un bâtiment en proie aux flammes. De minuscules silhouettes de corps morts, noyés dans le fleuve situé devant le bâtiment du centre, ou pendus aux murs de ce même bâtiment, complètent ce paysage d’Apocalypse.

 

La perspective moralisante de Jérôme Bosch est ici des plus claires, même si l’iconographe bute sur la signification exacte de cette tour infernale.

 

 2. Le Jardin des délices, et son volet droit infernal, également au Prado.

bosch_enfer

 

Je vous laisse le plaisir de le décrypter vous-même, ainsi que cette vision de Tondal, de l’école de Bosch (1520-1530), qui est aussi à Madrid, cette fois au Musée Lázaro Galdiano.

 vision de tondal bosch

 

 

 

VIII. L’affirmation de l’éternité de l’enfer dans la doctrine de l’Eglise…

 

 A.Dans les messages que Jésus a laissés à la fin de sa vie, dans son discours après la Cène, nous l’avons vu plus haut, il était question du mal, d’un adversaire, mais rarement d’un enfer, et de châtiments éternels. Moins souvent encore dans les épîtres de Paul et dans nos symboles de foi.

 

Ces souffrances des damnés, Origène avait soutenu pour sa part qu’elles auraient atteint avec le temps leur rôle purificateur et que Dieu pourrait y mettre fin. Et les Orientaux espéreront que la douce pitié de Dieu pourrait au moins les atténuer.

 

Seulement Rome n’avait pas suivi Origène… mais saint Augustin, dont la position était beaucoup plus sévère : un ciel, un enfer éternels et rien d’autre.

 

 B. La vision de Saint Augustin.

 Cité_de_Dieu

Manuscrit. Début XVème. Bibliothèque royale des Pays-Bas.

 

Vous le voyez ici sur un trône de marbre, entouré par des anges, dictant la « Cité de Dieu » à quatre scripteurs dont un cardinal et deux évêques.    

 

C’est dans le chapitre XXI de cet immense ouvrage qu’il défend avec ténacité sa

thèse de l’éternité de l’enfer en s’appuyant sur le seul texte de Matthieu (25, 41) qu’il prend à la lettre : « Allez-vous en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges » .

 

 

A l’appui de ses affirmations, il disait que « des corps humains animés et vivants pouvaient subsister indéfiniment dans les supplices des feux éternels…» (La cité de Dieu. Garnier. T. III. P.367).

 

 

Il admettait tout au plus que les souffrances de l’enfer puissent être plus ou moins douloureuses selon la nature plus ou moins grave des manquements commis pendant la vie de chacun.

Mais en aucun cas, « qu’après un espace de temps déterminé, plus long ou plus court selon la grandeur de leurs crimes, ils puissent être appelés à la délivrance » ( Op. cit. p. 409). L’enfer est éternel.

 

 

Augustin est resté l’un des plus grands Pères de l’Eglise latine, qui a par contre condamné Origène pour avoir soutenu « qu’après une expiation plus longue et plus douloureuse, le diable et ses anges pourraient être réintégrés dans la société des saints anges » (op. cit.. p.410).    

 

 

Augustin déploie une immense énergie pour maintenir le sens littéral du verset de Matthieu, à l’encontre de la sagesse d’alors, des philosophes et des disciples d’Origène (dont à notre époque Hans Urs von Balthasar). 

 

 

Dans la seconde partie de la Cité de Dieu, il affronte pour les réfuter, plusieurs opinions qui circulent parmi les chrétiens : « il suffirait pour assurer son salut de réciter tous les jours le Notre Père, d’être baptisé, et de donner des aumônes »… 

cité de dieu

L’Enfer. Miniature, datant de 1460, extraite de la Cité de Dieu, ouvrage de saint Augustin traduit par Raoul de Presles.

 

Le luxe de précisions avec lequel il décrit l’enfer a inspiré des générations de prédicateurs et de très nombreux artistes occidentaux. Parmi eux, Dante, dont nous reparlerons plus loin.

 

 

 C. L’éternité de l’enfer dans les conciles.

 

C’est seulement en 553 que le cinquième concile œcuménique de Constantinople II, a affirmé comme un article de foi l’existence d’un enfer éternel, avant de le confirmer en 1215 au concile de Latran IV, puis en 1440 à celui de Florence…

 

« L’enseignement religieux a usé et abusé pendant des siècles de cette affirmation, au point que la vie chrétienne a fini par paraître conduite davantage par la peur que par l’amour » (Théo. Ed. Droguet-Ardant/Fayard. 1992. p.895).

 

De là cette hantise des chrétiens d’autrefois de ne pas mourir en état de péché mortel pour ne pas tomber ente les mains de Satan, et de ses démons  qui les tortureraient à jamais.

 

 

De si grands artistes… Tant de génie dépensé… Pendant tant d’années… Tant de détails fascinants pour l’historien des religions… Mais sur des thèmes qui ne disent plus grand chose à nos contemporains…

 

 

Encart.

Un souvenir. Je devais avoir cinq ou six ans, j’étais devant la table de toilette – nous n’avions pas l’eau courante dans notre chambre – et j’entends encore maman me raconter ce qu’elle avait compris du récit de la parabole du bon grain et de l’ivraie et de l’explication que Jésus en avait donnée : l’ivraie sera brûlée… et ainsi en sera-t-il à la fin du monde : tous les méchants seront jetés dans la fournaise de feu… Maman avait du mal à accepter que Jésus ait pu dire cela…Mais il l’avait dit… C’était donc vrai…

 

Elle m’apprendra plus tard les « mythologies » égyptiennes, mésopotamiennes, grecques et romaines.

 

Mais comment pouvait-elle supporter qu’il y ait dans le christianisme, des mythes aussi inacceptables que l’éternité de l’enfer ?

Fin de l’encart.

 

Fin du troisième envoi de la troisième partie.

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§ 2 réponses à La mort, et après ? Troisième partie, troisième envoi.

  • de cacqueray dit :

    Bravo Jacques, c’est passionnant ta présentation. Cela va me faire méditer sur nos fins dernières….
    Je te félicite pour ton travail, continue… je vais le diffuser.
    anne

    • jdchalendar dit :

      Merci de ton mot, je vois que le sujet t’intéresse. N’hésite pas à me poser des questions si tu le souhaites.
      Très amicalement.
      JC

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