La mort, et après ? Troisième partie. Quatrième envoi.

6 décembre 2014 § 2 Commentaires

5 décembre 2014.

Une difficulté de connexion a retardé du vendredi 28 au dimanche 30 la diffusion de l’envoi précédent. Je vous prie de bien vouloir nous en excuser. J’en profite pour me féliciter avec vous du nombre des lecteurs de ce blog : en moyenne la semaine dernière entre 300 et 400 par jour.

Troisième partie.

Chapitre III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.

Sommaire.

Ch. III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.

I. Les premières images des artistes chrétiens ignorent les diables.

II. Au VIème siècle, chez les coptes en Egypte, une première image du diable.

III. Les apparitions du diable au cours du haut Moyen-Age.

IV. La multiplication des images de Satan et des diables au XIIème et XIIIème siècles.

V. Une faune diabolique.

VI. Les démons de Signorelli.
(Fin du quatrième envoi)

VII. Les tentations de saint Antoine.

VIII. Quelques autres exemples de la place du diable en Occident du XVIème au XXème siècle.

IX. Souvenirs de mon enfance.
(Fin du cinquième envoi)

Fin de ce sommaire.

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Chapitre III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.

Le diable est universel. Démon est grec, « diabolus » latin et Satan hébreu. Il est le « singe de Dieu » qui prend le contre-pied de son œuvre créatrice…

Les ouvrages consacrés à Satan sont innombrables. Comme les images qu’en ont donné les artistes. Je me limiterai ici à celles de l’occident chrétien.

I. Les premières images des artistes chrétiens ignorent les diables.

A. Sur les fresques de la catacombe de Saint-Pierre et Saint-Marcellin.

Adam_&_Eve_01 catacombes

Je ne vois le diable que sous la forme du serpent de la Genèse.

B. A Ravenne, au VIème siècle, une mosaïque de la chapelle archiépiscopale.

ravenne

Ce n’est encore ni l’Hadès, ni Satan que le Christ écrase sous ses pieds, mais les têtes d’un lion et d’un serpent, déjà ici les emblèmes du diable.

L’image est superbe. Lui est jeune et imberbe. Auréolé d’un nimbe crucifère, il porte la tunique courte d’un général romain victorieux sous le pallium impérial agrafé à l’épaule. Il tient de la main droite la croix de la résurrection et, de la gauche, cachée sous le tissu, un livre ouvert sur lequel on peut lire ces mots : « Ego sum via, veritas et vita », suivis d’une petite croix.

II. Au VIème siècle, chez les coptes en Egypte, une première image du diable.

baouit

Fresque de l’une des deux églises du monastère copte de Baouit, en Moyenne Egypte… (D’après le Dictionnaire d’Archéologie chrétienne de Dom Cabrol).

Fondé en 385, après 50 années de vie ascétiques dans la solitude, par un ermite nommé Apollo, ce monastère compta très vite jusqu’à 500 moines. Abandonné au XIIème siècle, il fut fouillé en 1901 par des archéologues français, puis en 1970 par des Egyptiens. L’une des deux églises a été reconstituée au musée du Louvre avec des motifs sculptés et quelques fresques. Je n’y ai pas retrouvé cette image. Où est-elle aujourd’hui ?

La bouche souriante et le menton fortement accusé de cette tête font penser à un paysan volontaire et finaud. Il ne semble animé d’aucune mauvaise intention…

Les Pères du désert ont dit n’avoir jamais vu le diable que sous la forme d’une belle femme, d’un ange ou d’un enfant noir ( Le diable dans l’art. Op.cit. p.46).

III. Les apparitions du diable au cours du haut Moyen-Age.

Tout changera en Occident. Brusquement. Autour de l’an 1000.

L’exaltation religieuse prend alors les formes les plus diverses. Les visionnaires, les faiseurs de miracles sont innombrables. Les âmes sont continuellement tourmentées par la crainte du Diable, des démons, des sorciers…
Tous les chroniqueurs de cette époque font état, sans s’en étonner, d’apparitions fantastiques.

Au lieu du diable assez sympathique de Baouit, un moine du monastère de Saint Léger, Raoul Glaber raconte qu’au tout début du XIème siècle, il aurait vu trois nuits de suite, avant matines, paraître devant lui, au pied de son lit, un monstre hideux qui se démenait furieusement : « Il me sembla avoir une taille médiocre, le cou grêle, les yeux très noirs, le front étroit et ridé, le nez écrasé, la bouche énorme, de lèvres gonflées, un museau de chien, une barbe de bouc, des oreilles hérissées, les cheveux sales, raides et en désordre, la poitrine protubérante, une bosse sur le dos, les vêtements sordides »…

Le moine n’a que le temps de courir se jeter sur les degrés de l’autel, mais la description qu’il a donnée de sa vision connut une large diffusion et l’on en retrouve les images dans de nombreux chapiteaux romans, notamment à Vézelay.

C’est encore Guibert de Nogent qui, dans l’Histoire de sa vie (II, 6), parle d’un novice qui revêtait l’habit de moine, se le vit arracher des mains par « des essaims innombrables de démons » et lui, pendant ce temps, retenait son capuchon avec ses dents et serrait fortement les bras pour n’être pas déchiré en morceaux.

Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, raconte de son côté, dans son Traité des Miracles, qu’un frère avait vu une troupe innombrable de démons qui revêtus de capuchons comme les moines, traversaient le dortoir des novices.

Il écrit aussi qu’un abbé, ayant échoué dans ses entreprises de tentations, se précipita avec violence dans les latrines, où il se plongea jusqu’au cou… et de conclure : « C’est ainsi que l’esprit des ténèbres s’échappa de ce monastère par un passage digne de lui »…

Et sans doute peut-on mieux comprendre cette hallucination collective en sachant la misère de la population européenne autour de l’an mille, les famines et les épidémies qui la décimaient, la faim propice aux violences et aux massacres qui s’ensuivaient…

« L’Eglise éprouvait de son côté le besoin de montrer au peuple l’image du Malin afin de lui inspirer la peur du péché et du châtiment. Son seul moyen d’expression jusqu’à la découverte de l’imprimerie »…(Roland Villeneuve. Le diable dans l’art. Denoël. 1957. P. 54).

Et voici comment pouvaient s’exprimer en chaire des prêtres d’un Dieu qu’ils disaient sans pitié et voulaient sans pardon :

« Contemplez, chrétiens, mes frères, les supplices qui attendent les pécheurs impénitents. Il est temps encore, repentez-vous ! Chez chacun de vous, quelques péchés dominent et chaque péché implique quelque supplice affreux.
Voyez ces malheureux damnés, étripés, décapités, coupés en mille pièces… Contemplez ces horribles reptiles, repus de flammes et de sang, qui les attaquent aux parties basses ou dévorent un sein trop longtemps asservi à des voluptés défendues. Voyez rôtir les sodomites empalés sur la broche…
Rois, bourgeois et vous aussi simples paysans, serez-vous assez fous pour vous entre-dévorer et vous laisser finalement enfourner dans la gueule béante de Léviathan ? » (Le diable dans l’art op. cit. p.124-125.)

Le curé de Cucugnan, celui des Lettres de mon moulin, disait à peu près la même chose dans son langage de la fin du XIXème siècle.

IV. La multiplication des images de Satan et des diables au XIIème et XIIIème siècles.

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Nous en avons vu sur les Jugements derniers de Torcello, de Beaulieu, de Conques ou d’Autun… En voici d’autres sur le tympan de Notre Dame de Paris…

Un gros diable velu tire avec un crochet sur le plateau droit de la balance que tient l’archange Michel, pour la faire pencher de son côté et essayer de récupérer une victime de plus à son profit.

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A côté de lui, un autre diable poussera le convoi des damnés serrés les uns contre les autres par une chaîne qu’un dernier, le quatrième de ce tympan, tire de la main droite, tout en retournant la tête pour s’assurer qu’aucun de ses prisonniers n’a réussi à s’échapper.

photo (2)

Démon. Contrefort à la base de la tour nord. Cathédrale de Reims.

Ces diables seront de plus en plus méchants, voire sadiques… cruels même, écrasant leurs victimes de leurs bras puissants et les broyant de sa bouche immense.

Grotesques parfois… Fruit de l’imagination débordante de fantaisie érotique et morbide de ses imagiers…

A Bourges, l’un d’eux, dont la figure évoque celle du diable de Glaber, arrache l’oreille d’un damné. En relief sur son bas-ventre, un masque humain au rire sardonique…

bourges diable

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Origine inconnue. Mais l’image reprend presque à l’identique celle du Satan du dernier registre de Torcello (cf. plus haut).

V. Une faune diabolique.

Un diable bestial ou animal. Lorsqu’un artiste veut représenter un personnage sous l’influence d’une mauvaise passion ou d’une tentation, il l’accompagnait du diable qui prenait souvent la forme d’animaux.

Et d’abord de quatre d’entre eux, un serpent (aspic), un lion, un dragon ou un basilic…

Ils font pendant au Tétramorphe, les quatre animaux du char de la vision d’Ezéchiel, devenus l’emblème des quatre Evangélistes : l’aigle, le lion, le bœuf et l’homme.

1. Le serpent, diabolique par essence, le symbole parfait de la malignité…
Il figure dans les tentations, il s’attaque au sexe des pécheurs…

2. Le lion.

Nous l’avons vu, rampant, à Ravenne aux pieds du Christ…

L’orgueil ayant perdu Satan, le lion qui en est l’emblème sera assimilé à l’un des péchés capitaux.

3. Le dragon.

Un archétype universel.
Une forme très ancienne qui se répandra dans l’art médiéval. Avec des ailes dentées, parfois membraneuses comme celles des chauves-souris…

Pour le vaincre, Saint Michel ou Saint Georges.

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A Venise, dans l’église des Schiavoni, le Saint Georges de Carpaccio entre en lutte avec un monstre dont le corps léonin a les attributs d’un reptile et dont la queue se redresse parmi les crânes et les membres épars qui jonchent sa tanière.

Devant l’envahissement des lieux de culte par de tels monstres, on comprend le danger évoqué par Saint Bernard dès le XIIème siècle : « Dans les cloîtres, sous les yeux des frères qui lisent, que viennent faire ces monstres ridicules, … ces êtres qui sont moitié bête et moitié homme ? »

4. Le basilic.

Un animal étrange, né d’un œuf de coq couvé par un crapaud. Il tient déjà du serpent au moins par la queue et le regard fascinateur. Il figure dans les chapiteaux de Vézelay.

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Vézelay. Le basilic et la sauterelle.

Un personnage ayant à ses pieds une énorme sauterelle s’approche du Basilic en s’abritant derrière un vase de verre destiné à garantir ses yeux du venin mortel du monstre.

Ces quatre animaux ne sont pas les seuls à être associés aux démons.

Les batraciens rappellent la couleur verte des marais et des forêts dans lesquelles le diable apparaît souvent. Nous les avons vus s’intéresser au sexe des femmes.

La sirène mi-femme, mi-poisson, était au Moyen-Age symbole de tromperie et de danger. De tous temps ces créatures mythiques ont attiré les hommes par leur chant mélodieux.

Les premières accusations d’hérésie seront d’ailleurs fondées sur la suspicion que les communautés d’hérétiques vénèrent des animaux. On accusera ainsi, à par exemple, les Cathares, comme les sorcières, d’idolâtrer le chat.

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Diable et sorcière
dans le livre d’Ulrich Molitor intitulé De Lamiis.

(Reproduit dans Le Diable dans l’art. Op.cit. P. 57)

VI. Les démons de Signorelli.

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Il faut aller voir – ou revoir – à Orvieto la chute des damnés que surveillent trois archanges, bottés, casqués, l’épée à la main, les pieds posés sur de petits nuages.

La plupart des damnés sont déjà arrivés en enfer, chacun avec son démon qui a commencé à le torturer avec un sadisme évident. La terreur défigure leurs visages et fait se hérisser leurs cheveux. Mais on ne distingue pas toujours facilement la nature exacte des sévices qu’ils subissent tant ils sont tassés les uns contre les autres dans un incroyable amas de chair et de muscles …

Les démons de Signorelli sont des hommes normalement constitués, solidement musclés, affublés seulement d’ailes de chauve-souris et de petites cornes sur la tête.

Trois d’entre eux sont encore dans le vide.
Le premier, à gauche, pourchasse son damné avec son épée.
Le second pousse les fesses du sien de la main gauche pour accélérer sa chute.

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C’est le troisième démon qui a le plus de chance : son sourire sardonique montre le plaisir qu’il éprouve déjà à porter à califourchon sur son dos, en lui tenant le doigts entrelacés avec les siens, cette jeune femme, à la jolie chevelure blonde, qui est bien en chair et dont il compte se repaître tout à l’heure.

Si elle semble avoir un peu peur, son visage indique un évident souci de plaire à son démon et je suis sûr qu’elle ne refusera pas les avances d’un guide aussi intelligent que viril et visiblement doué d’une séduction « diabolique »…

Fin du quatrième envoi de la troisième partie.

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§ 2 réponses à La mort, et après ? Troisième partie. Quatrième envoi.

  • Christine Fontanet dit :

    C’est terrible…la prochaine fois vous nous parlez des anges? De douces images d’anges pour Noel ce serait merveilleux. Haut les coeurs! Christine

  • philippe de chalendar dit :

    Tres intéressant. D’accord avec Christine: avant Noel, des anges et de la joie!!!!
    Apres avoir bien regardé l’expression de cette « jeune femme, à la jolie chevelure blonde », je n’arrive pas á voir que « son visage indique un évident souci de plaire à son démon « . Question d’interpretation personnelle. Si on regarde ce qui se passe en bas de la fresque, on peut se permettre de douter qu’elle se réjouisse des traitements qui l’attendent.
    En tout cas bravo pour ce magnifique travail et encore une fois Bon Anniversaire!!!!

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