3 février 2015 § 1 commentaire

 

Chers lecteurs d’Itinéraire Iconographique,

Un petit mot au début de cette année 2015, pour vous dire que Jacques de Chalendar nous a quittés pour l’au-delà début janvier.

Soyez ici remerciés pour la joie que vous lui avez donné par votre fidélité et par l’intérêt que vous avez porté à sa recherche.

Ce blog va être laissé ouvert encore quelques semaines.

La dernière partie de l’ « Au-delà » devait comporter trois chapitres. Après l’Enfer et le Purgatoire, Jacques de Chalendar a eu le temps de rédiger le plan de ce qu’il voulait écrire sur l’Au-delà.

Le voici dans sa toute première version :

0/ introduire par le lien aux deux credo

I/ Il reviendra dans la gloire. Quand ? Comment ? Images

II/ Je crois à la rémission des péchés, le salut…, la rédemption

III/ A la résurrection de la chair, des morts, Signorelli

IV/Vers le château de la Jérusalem Céleste, la cité de Dieu, Lucas de Leyde ou une autre, Fra Angelico, San Marco

Les paradis de Tintoret, celui du Louvre, des cercles concentriques, celui du Louvre, celui du Palais des Doges

La vie du Monde à venir, la vie Eternelle, Le Paradis

V / Il reviendra dans la Gloire

Fin des 2 credo, la Joie de se retrouver, de retrouver Jésus, le Paradis, Terre d’origine Persane

Quelle sera cette vie ? Voir Dieu, Adorer Dieu, La Communion des Saints, le Paradis

VI/ 1 / Les élus avec les anges, Le Paradis musical de Fra Angelico

Les élus avec les vivants, ceux ou celles que l’on a aimé

Cette femme que nous avons aimé

Dans l’art, l’exemple le plus célèbre dans l’histoire de l’Art, la femme que le Gréco a aimé, la mère de son fils.

2/ Purgatoire, les âmes qui seraient au purgatoire, en attendant le Ciel,

3/ Ceux dont nous ne savons pas s’ils sont au ciel, mais nous sentons très forts qu’ils ne sont pas en enfer. Fin Ciel

Ceux qui seraient dans un troisième lieu

4 / Mais avant de conclure par quelques images de la Divine Comédie, j’ai envie de me promener avec vous dans quelques-uns des au-delàs antiques

Revoir Grèce et Rome !

 

 

Publicités

La mort, et après ? Troisième partie. Quatrième envoi.

6 décembre 2014 § 2 Commentaires

5 décembre 2014.

Une difficulté de connexion a retardé du vendredi 28 au dimanche 30 la diffusion de l’envoi précédent. Je vous prie de bien vouloir nous en excuser. J’en profite pour me féliciter avec vous du nombre des lecteurs de ce blog : en moyenne la semaine dernière entre 300 et 400 par jour.

Troisième partie.

Chapitre III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.

Sommaire.

Ch. III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.

I. Les premières images des artistes chrétiens ignorent les diables.

II. Au VIème siècle, chez les coptes en Egypte, une première image du diable.

III. Les apparitions du diable au cours du haut Moyen-Age.

IV. La multiplication des images de Satan et des diables au XIIème et XIIIème siècles.

V. Une faune diabolique.

VI. Les démons de Signorelli.
(Fin du quatrième envoi)

VII. Les tentations de saint Antoine.

VIII. Quelques autres exemples de la place du diable en Occident du XVIème au XXème siècle.

IX. Souvenirs de mon enfance.
(Fin du cinquième envoi)

Fin de ce sommaire.

.

Chapitre III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.

Le diable est universel. Démon est grec, « diabolus » latin et Satan hébreu. Il est le « singe de Dieu » qui prend le contre-pied de son œuvre créatrice…

Les ouvrages consacrés à Satan sont innombrables. Comme les images qu’en ont donné les artistes. Je me limiterai ici à celles de l’occident chrétien.

I. Les premières images des artistes chrétiens ignorent les diables.

A. Sur les fresques de la catacombe de Saint-Pierre et Saint-Marcellin.

Adam_&_Eve_01 catacombes

Je ne vois le diable que sous la forme du serpent de la Genèse.

B. A Ravenne, au VIème siècle, une mosaïque de la chapelle archiépiscopale.

ravenne

Ce n’est encore ni l’Hadès, ni Satan que le Christ écrase sous ses pieds, mais les têtes d’un lion et d’un serpent, déjà ici les emblèmes du diable.

L’image est superbe. Lui est jeune et imberbe. Auréolé d’un nimbe crucifère, il porte la tunique courte d’un général romain victorieux sous le pallium impérial agrafé à l’épaule. Il tient de la main droite la croix de la résurrection et, de la gauche, cachée sous le tissu, un livre ouvert sur lequel on peut lire ces mots : « Ego sum via, veritas et vita », suivis d’une petite croix.

II. Au VIème siècle, chez les coptes en Egypte, une première image du diable.

baouit

Fresque de l’une des deux églises du monastère copte de Baouit, en Moyenne Egypte… (D’après le Dictionnaire d’Archéologie chrétienne de Dom Cabrol).

Fondé en 385, après 50 années de vie ascétiques dans la solitude, par un ermite nommé Apollo, ce monastère compta très vite jusqu’à 500 moines. Abandonné au XIIème siècle, il fut fouillé en 1901 par des archéologues français, puis en 1970 par des Egyptiens. L’une des deux églises a été reconstituée au musée du Louvre avec des motifs sculptés et quelques fresques. Je n’y ai pas retrouvé cette image. Où est-elle aujourd’hui ?

La bouche souriante et le menton fortement accusé de cette tête font penser à un paysan volontaire et finaud. Il ne semble animé d’aucune mauvaise intention…

Les Pères du désert ont dit n’avoir jamais vu le diable que sous la forme d’une belle femme, d’un ange ou d’un enfant noir ( Le diable dans l’art. Op.cit. p.46).

III. Les apparitions du diable au cours du haut Moyen-Age.

Tout changera en Occident. Brusquement. Autour de l’an 1000.

L’exaltation religieuse prend alors les formes les plus diverses. Les visionnaires, les faiseurs de miracles sont innombrables. Les âmes sont continuellement tourmentées par la crainte du Diable, des démons, des sorciers…
Tous les chroniqueurs de cette époque font état, sans s’en étonner, d’apparitions fantastiques.

Au lieu du diable assez sympathique de Baouit, un moine du monastère de Saint Léger, Raoul Glaber raconte qu’au tout début du XIème siècle, il aurait vu trois nuits de suite, avant matines, paraître devant lui, au pied de son lit, un monstre hideux qui se démenait furieusement : « Il me sembla avoir une taille médiocre, le cou grêle, les yeux très noirs, le front étroit et ridé, le nez écrasé, la bouche énorme, de lèvres gonflées, un museau de chien, une barbe de bouc, des oreilles hérissées, les cheveux sales, raides et en désordre, la poitrine protubérante, une bosse sur le dos, les vêtements sordides »…

Le moine n’a que le temps de courir se jeter sur les degrés de l’autel, mais la description qu’il a donnée de sa vision connut une large diffusion et l’on en retrouve les images dans de nombreux chapiteaux romans, notamment à Vézelay.

C’est encore Guibert de Nogent qui, dans l’Histoire de sa vie (II, 6), parle d’un novice qui revêtait l’habit de moine, se le vit arracher des mains par « des essaims innombrables de démons » et lui, pendant ce temps, retenait son capuchon avec ses dents et serrait fortement les bras pour n’être pas déchiré en morceaux.

Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, raconte de son côté, dans son Traité des Miracles, qu’un frère avait vu une troupe innombrable de démons qui revêtus de capuchons comme les moines, traversaient le dortoir des novices.

Il écrit aussi qu’un abbé, ayant échoué dans ses entreprises de tentations, se précipita avec violence dans les latrines, où il se plongea jusqu’au cou… et de conclure : « C’est ainsi que l’esprit des ténèbres s’échappa de ce monastère par un passage digne de lui »…

Et sans doute peut-on mieux comprendre cette hallucination collective en sachant la misère de la population européenne autour de l’an mille, les famines et les épidémies qui la décimaient, la faim propice aux violences et aux massacres qui s’ensuivaient…

« L’Eglise éprouvait de son côté le besoin de montrer au peuple l’image du Malin afin de lui inspirer la peur du péché et du châtiment. Son seul moyen d’expression jusqu’à la découverte de l’imprimerie »…(Roland Villeneuve. Le diable dans l’art. Denoël. 1957. P. 54).

Et voici comment pouvaient s’exprimer en chaire des prêtres d’un Dieu qu’ils disaient sans pitié et voulaient sans pardon :

« Contemplez, chrétiens, mes frères, les supplices qui attendent les pécheurs impénitents. Il est temps encore, repentez-vous ! Chez chacun de vous, quelques péchés dominent et chaque péché implique quelque supplice affreux.
Voyez ces malheureux damnés, étripés, décapités, coupés en mille pièces… Contemplez ces horribles reptiles, repus de flammes et de sang, qui les attaquent aux parties basses ou dévorent un sein trop longtemps asservi à des voluptés défendues. Voyez rôtir les sodomites empalés sur la broche…
Rois, bourgeois et vous aussi simples paysans, serez-vous assez fous pour vous entre-dévorer et vous laisser finalement enfourner dans la gueule béante de Léviathan ? » (Le diable dans l’art op. cit. p.124-125.)

Le curé de Cucugnan, celui des Lettres de mon moulin, disait à peu près la même chose dans son langage de la fin du XIXème siècle.

IV. La multiplication des images de Satan et des diables au XIIème et XIIIème siècles.

DevilCentralGateNotreDameParis
Nous en avons vu sur les Jugements derniers de Torcello, de Beaulieu, de Conques ou d’Autun… En voici d’autres sur le tympan de Notre Dame de Paris…

Un gros diable velu tire avec un crochet sur le plateau droit de la balance que tient l’archange Michel, pour la faire pencher de son côté et essayer de récupérer une victime de plus à son profit.

diables_notre_dame
A côté de lui, un autre diable poussera le convoi des damnés serrés les uns contre les autres par une chaîne qu’un dernier, le quatrième de ce tympan, tire de la main droite, tout en retournant la tête pour s’assurer qu’aucun de ses prisonniers n’a réussi à s’échapper.

photo (2)

Démon. Contrefort à la base de la tour nord. Cathédrale de Reims.

Ces diables seront de plus en plus méchants, voire sadiques… cruels même, écrasant leurs victimes de leurs bras puissants et les broyant de sa bouche immense.

Grotesques parfois… Fruit de l’imagination débordante de fantaisie érotique et morbide de ses imagiers…

A Bourges, l’un d’eux, dont la figure évoque celle du diable de Glaber, arrache l’oreille d’un damné. En relief sur son bas-ventre, un masque humain au rire sardonique…

bourges diable

lucife10

Origine inconnue. Mais l’image reprend presque à l’identique celle du Satan du dernier registre de Torcello (cf. plus haut).

V. Une faune diabolique.

Un diable bestial ou animal. Lorsqu’un artiste veut représenter un personnage sous l’influence d’une mauvaise passion ou d’une tentation, il l’accompagnait du diable qui prenait souvent la forme d’animaux.

Et d’abord de quatre d’entre eux, un serpent (aspic), un lion, un dragon ou un basilic…

Ils font pendant au Tétramorphe, les quatre animaux du char de la vision d’Ezéchiel, devenus l’emblème des quatre Evangélistes : l’aigle, le lion, le bœuf et l’homme.

1. Le serpent, diabolique par essence, le symbole parfait de la malignité…
Il figure dans les tentations, il s’attaque au sexe des pécheurs…

2. Le lion.

Nous l’avons vu, rampant, à Ravenne aux pieds du Christ…

L’orgueil ayant perdu Satan, le lion qui en est l’emblème sera assimilé à l’un des péchés capitaux.

3. Le dragon.

Un archétype universel.
Une forme très ancienne qui se répandra dans l’art médiéval. Avec des ailes dentées, parfois membraneuses comme celles des chauves-souris…

Pour le vaincre, Saint Michel ou Saint Georges.

Vittore_carpaccio,_san_giorgio_e_il_drago_01

A Venise, dans l’église des Schiavoni, le Saint Georges de Carpaccio entre en lutte avec un monstre dont le corps léonin a les attributs d’un reptile et dont la queue se redresse parmi les crânes et les membres épars qui jonchent sa tanière.

Devant l’envahissement des lieux de culte par de tels monstres, on comprend le danger évoqué par Saint Bernard dès le XIIème siècle : « Dans les cloîtres, sous les yeux des frères qui lisent, que viennent faire ces monstres ridicules, … ces êtres qui sont moitié bête et moitié homme ? »

4. Le basilic.

Un animal étrange, né d’un œuf de coq couvé par un crapaud. Il tient déjà du serpent au moins par la queue et le regard fascinateur. Il figure dans les chapiteaux de Vézelay.

4994vezelay

Vézelay. Le basilic et la sauterelle.

Un personnage ayant à ses pieds une énorme sauterelle s’approche du Basilic en s’abritant derrière un vase de verre destiné à garantir ses yeux du venin mortel du monstre.

Ces quatre animaux ne sont pas les seuls à être associés aux démons.

Les batraciens rappellent la couleur verte des marais et des forêts dans lesquelles le diable apparaît souvent. Nous les avons vus s’intéresser au sexe des femmes.

La sirène mi-femme, mi-poisson, était au Moyen-Age symbole de tromperie et de danger. De tous temps ces créatures mythiques ont attiré les hommes par leur chant mélodieux.

Les premières accusations d’hérésie seront d’ailleurs fondées sur la suspicion que les communautés d’hérétiques vénèrent des animaux. On accusera ainsi, à par exemple, les Cathares, comme les sorcières, d’idolâtrer le chat.

photo(1)
Diable et sorcière
dans le livre d’Ulrich Molitor intitulé De Lamiis.

(Reproduit dans Le Diable dans l’art. Op.cit. P. 57)

VI. Les démons de Signorelli.

633px-Luca_Signorelli_-_The_Damned_-_WGA21220

Il faut aller voir – ou revoir – à Orvieto la chute des damnés que surveillent trois archanges, bottés, casqués, l’épée à la main, les pieds posés sur de petits nuages.

La plupart des damnés sont déjà arrivés en enfer, chacun avec son démon qui a commencé à le torturer avec un sadisme évident. La terreur défigure leurs visages et fait se hérisser leurs cheveux. Mais on ne distingue pas toujours facilement la nature exacte des sévices qu’ils subissent tant ils sont tassés les uns contre les autres dans un incroyable amas de chair et de muscles …

Les démons de Signorelli sont des hommes normalement constitués, solidement musclés, affublés seulement d’ailes de chauve-souris et de petites cornes sur la tête.

Trois d’entre eux sont encore dans le vide.
Le premier, à gauche, pourchasse son damné avec son épée.
Le second pousse les fesses du sien de la main gauche pour accélérer sa chute.

175723

signorelli-chapel-orvieto2
C’est le troisième démon qui a le plus de chance : son sourire sardonique montre le plaisir qu’il éprouve déjà à porter à califourchon sur son dos, en lui tenant le doigts entrelacés avec les siens, cette jeune femme, à la jolie chevelure blonde, qui est bien en chair et dont il compte se repaître tout à l’heure.

Si elle semble avoir un peu peur, son visage indique un évident souci de plaire à son démon et je suis sûr qu’elle ne refusera pas les avances d’un guide aussi intelligent que viril et visiblement doué d’une séduction « diabolique »…

Fin du quatrième envoi de la troisième partie.

La mort, et après ? Troisième partie, troisième envoi.

30 novembre 2014 § 2 Commentaires

Chapitre II. Un enfer insupportable et éternel.

 

Sommaire de ce troisième envoi.
 
 Ch. II. Un enfer insupportable et éternel.
I.Un « Merveilleux voyage » raconté par saint Brendan.
II.Le châtiment de la luxure.
III. « Les amants trépassés ».
IV.D’autres péchés capitaux : la gourmandise.
V.L’enfer de Paul de Limbourg.
VI.L’enfer de Jan Van Eyck.
VII. Ceux de Jérôme Bosch.
VIII. L’affirmation de l’éternité de l’enfer dans la doctrine de l’Eglise…
 
Fin de ce sommaire.

 

 

A Ravenne, au VIème siècle, sous le regard encore bienveillant de Jésus, il n’était question que de séparer les boucs des brebis. Ni diable, ni supplices… Mais cinq siècles plus tard, à Torcello, les anges poussent les damnés dans les flammes où leurs corps sont dévorés par des loups sous le trône de Satan.

Et nous avons vu plus haut les supplices imposés aux damnés se multiplier dans le fleuve de feu de l’enfer de Giotto à Padoue au début du XIVème siècle, puis dans celui de Memling et plus tard en Bucovine au XVIème…

 

Plus l’on avance dans l’art médiéval, nous venons de le voir, plus la description des damnés et de leurs supplices apparaît détaillée.

Les représentations infernales ont en effet suivi une évolution parallèle à celles des jugements derniers.

 

 I.Un « Merveilleux voyage » raconté par saint Brendan.

 

Les enfers païens étaient plutôt neutres. La Sibylle qui guide Virgile dans l’Enéide (VI. P.625-627) ne décrira pas en détail tous les supplices imposés aux criminels.

Mais de ces supplices, l’imagination catholique va se repaître.

 

D’abord dans les récits de voyages aux enfers le plus d’origine celtique. Ainsi dans la description des épreuves quotidiennes que Judas, le traître, raconte à saint Brendan  (Le diable dans l’art. Op.cit. p.117) :

 

« … Le lundi, je suis cloué sur la roue, et je tourne comme le vent. Le mardi je suis étendu sur une herse et chargé de roches : regardez mon corps comme il est percé. Le mercredi je bous dans la poix, où je suis devenu noir comme vous voyez, puis je suis embroché et rôti comme un quartier de viande. Le jeudi je suis précipité dans un abîme où je gèle, et il n’est pire supplice que ce grand froid. Le vendredi je suis écorché, salé et les démons me gavent de cuivre et de plomb fondus. Le samedi je suis jeté dans une geôle infecte où la puanteur est si grande que mon cœur passerait mes lèvres sans le cuivre qu’ils me font boire. Et le dimanche je suis ici, où je me rafraîchis. Tout à l’heure, les diables vont venir me prendre… »

« C’est à de telles sources que puisera une inspiration artistique longtemps brimée.

 

Mais saint Thomas avait raison de redouter l’influence pernicieuse de ces descriptions tant sur des cerveaux mystiques que sur l’âme populaire… »

 

 II.Le châtiment de la luxure.

beaulieu-34-2 luxure

Abbaye Saint-Pierre, Beaulieu-sur-Dordogne, Corrèze.

 

Le spectacle des châtiments de la luxure apparaît au début du XIIème siècle, dans des monastères du Languedoc.

 

Des images comme celle-ci en disent long sur la cruauté et les délectations morbides de certains moines de ce temps. Elles rejoignent en érotisme les futures œuvres de Bosch.

 

Le commanditaire et l’artiste ont cherché à montrer les affres de la femme luxurieuse offerte en proie aux animaux qui la dévorent. Tandis qu’un énorme crapaud aux quatre pattes et à la grosse tête lui ronge le sexe, deux serpents aux longues queues s’accrochent à ses seins.

 

 

III. « Les amants trépassés ».

les amants trépassés grunwald

Le maître d’Ulm en Souabe. (1470).

« La femme est décharnée, ses seins flasques et tombants et sa peau si tendue sur ses membres cagneux, qu’elle s’entrouvre par endroits. Elle a maintenant trouvé un compagnon de misère, mais un petit crapaud est encore là, sur le sexe de cette femme, comme pour affirmer avec les mouches bourdonnantes, l’indissoluble alliance du diable et de la mort » (Le diable dans l’art. Op. cit. p 122).

Le panneau figurant le couple de ces amants, appartenait auparavant à un double portrait macabre dont il constituait le revers. L’avers, un Couple d’amoureux, est aujourd’hui conservé au Musée de Cleveland (États-Unis).

La mise en regard des deux peintures doit nous inviter à méditer sur la vanité des choses terrestres et la fragilité de l’existence. Ce type de tableaux est apparu au milieu du XVe siècle et se rattache à des pratiques de dévotion privée.

 

Le réalisme brutal de la scène et la paradoxale robustesse des corps décharnés et rongés par la vermine est une allusion dramatique à la fugacité de la jeunesse, de la beauté et de l’amour.

L’œuvre s’inscrit dans la tradition germanique de la représentation de la mort et semble s’inspirer d’une pointe-sèche de l’un des grands maîtres anonymes de la gravure allemande de la deuxième moitié du XVe siècle, le Maître du Livre de Raison.

Longtemps attribué à tort au jeune Mathias Grünewald, ce panneau l’est aujourd’hui à un maître d’Ulm en Souabe dans le sud de l’Empire Germanique.

 

Comment ne pas évoquer ici quelques vers de Baudelaire sur les Femmes damnées (CXI) :

« Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,

Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,

Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,

Et les urnes d’amour dont vos grands cœurs sont pleins ! »

 IV. D’autres péchés capitaux : la gourmandise.

La fresque de Taddeo di Bartolo à la collégiale de San Gimignano en présente un ensemble complet de ces péchés en écrivant le nom de chacun de chacun d’eux au-dessus des scènes de torture correspondantes.

Taddeo gourmandise

Taddeo di Bartolo. Le châtiment de la gourmandise.

Des diables empêchent les gourmands de s’emparer de la nourriture qu’ils convoitent. Regardez ce moine au ventre redondant…  

 V.L’enfer de Paul de Limbourg. 

duc de berry diable

Une miniature de Paul de Limbourg dans les Très Riches Heures du duc de Berry. Entre 1412 et 1416. Musée Condé. Chantilly.

 

Placée à la fin de l’Office des Morts, cette miniature est inspirée d’un texte du milieu du XIIème siècle, Les visions de Tondal, récit d’un moine irlandais dénommé Marcus qui a fortement influencé l’imaginaire médiéval.

 

Au centre de la composition, un Satan, couronné d’or, est allongé sur un gril gigantesque au dessous duquel des damnés brûlent dans les flammes. Il en prend certains par les mains peut-être pour les dévorer, tandis que par la puissance de son souffle brûlant, il en projette d’autres encore vivants dans une colonne de feu.

 

D’autres damnés entourés de flammes sortent aussi de lucarnes ouvertes dans les rochers escarpés qui se dressent au fond du paysage.

 

Au premier plan, deux diables attisent le feu sous le gril à l’aide de trois grands soufflets. D’autres démons font subir des sévices aux hommes qui ont mal vécu, y compris, à l’extrême gauche, un religieux tonsuré qui porte encore ses vêtements sacerdotaux.

 

VI.L’enfer de Jan Van Eyck. 

Jan_van_Eyck_-_Diptych_-2

Diptyque. La Crucifixion et le Jugement dernier. (1425-1430).

Metropolitan Museum of Art. New York.

 

J’ai gardé ce « Jugement dernier » pour le chapitre consacré à l’enfer compte tenu de la place que Van Eyck lui a donné ici. 

Tout en haut, le Christ est entouré de la cour des apôtres, des anges et des saints. Dans le même axe vertical, laissant à gauche les hommes qui sortent de leurs tombeaux, à droite ceux qui émergent des flots de l’océan, l’archange saint Michel pose ses pieds sur les épaules d’un immense squelette hideux qui semble ouvrir pour nous les portes d’un enfer encore plus horrible que ceux que j’ai pu vous montrer jusqu’ici…

 Jan_van_Eyck_-_Diptych_-

 

 On ne peut imaginer un ensemble de supplices plus atroces. Regardez-les bien :

Ces damnés qui sont projetés, tout nus, la tête en bas, au milieu des serpents qui les enlacent et de monstres à la gueule d’oiseaux qui les dévorent de leurs longues dents pointues.

Puis les têtes sinistres des diables, coiffés de longues piques pour les embrocher. Et ainsi de suite jusqu’en bas dans cette mêlée de diables et d’animaux fantastiques d’où l’on voit émerger, hagards, des visages de cardinaux et d’évêques qui ont conservé leurs chapeaux et leurs mitres pour que le spectateur n’ait aucun mal à les identifier…  

Au dessus d’eux, un oiseau méchant avec des ailes de chauves-souris. En dessous, un fauve qui pourrait être un lion ou une hyène.

VII. Ceux de Jérôme Bosch.

1.Le triptyque du Char de foin.

chariot de foin2

Le Char de foin. Prado.

 

Comme sur les triptyques du Jugement dernier et du Jardin des Délices (également au Prado), le lieu de damnation et de supplices vers lequel se dirige dangereusement le Char de foin.

 

chardefoindroiteg

La position de ce volet dans le triptyque renvoie à la main gauche de Dieu et du Christ, représentés en haut des deux autres panneaux, et qui rejette traditionnellement les âmes damnées.

 

Deux créatures hybrides encadrent d’ailleurs un homme qui regarde derrière lui le monde terrestre qu’il vient de quitter.

 

Les hommes, dénudés, sont en proie aux pires supplices : l’un, au premier plan, est englouti dans la gueule démesurée d’une créature à tête de poisson, alors qu’un serpent s’enroule autour de sa jambe; un autre est attaqué et dévoré par des monstres à l’apparence de chiens; un autre encore a le ventre fendu, et est transporté la tête en bas par une créature sonnant la trompe; une femme gît sur le sol, les bras derrière le dos, tandis qu’un crapaud lui couvre le sexe; un autre enfin, casqué, percé d’une flèche, et tenant un calice, est sur le dos d’un bœuf.

 

Le plus singulier reste cette grosse tour ronde au milieu à droite du panneau que les créatures infernales sont en train d’élever. Elles s’y activent de toutes parts, en taillant des poutres ou en les posant au sommet à l’aide d’une potence, ou encore en s’adonnant à des travaux de maçonnerie, en montant le ciment par une échelle, et en alignant les briques en haut d’un échafaudage.

 

La folie de la construction dans l’enfer… Babel ?

 

Alors qu’à l’arrière-plan se découpe, sur un ciel rougeoyant, le profil noir d’un bâtiment en proie aux flammes. De minuscules silhouettes de corps morts, noyés dans le fleuve situé devant le bâtiment du centre, ou pendus aux murs de ce même bâtiment, complètent ce paysage d’Apocalypse.

 

La perspective moralisante de Jérôme Bosch est ici des plus claires, même si l’iconographe bute sur la signification exacte de cette tour infernale.

 

 2. Le Jardin des délices, et son volet droit infernal, également au Prado.

bosch_enfer

 

Je vous laisse le plaisir de le décrypter vous-même, ainsi que cette vision de Tondal, de l’école de Bosch (1520-1530), qui est aussi à Madrid, cette fois au Musée Lázaro Galdiano.

 vision de tondal bosch

 

 

 

VIII. L’affirmation de l’éternité de l’enfer dans la doctrine de l’Eglise…

 

 A.Dans les messages que Jésus a laissés à la fin de sa vie, dans son discours après la Cène, nous l’avons vu plus haut, il était question du mal, d’un adversaire, mais rarement d’un enfer, et de châtiments éternels. Moins souvent encore dans les épîtres de Paul et dans nos symboles de foi.

 

Ces souffrances des damnés, Origène avait soutenu pour sa part qu’elles auraient atteint avec le temps leur rôle purificateur et que Dieu pourrait y mettre fin. Et les Orientaux espéreront que la douce pitié de Dieu pourrait au moins les atténuer.

 

Seulement Rome n’avait pas suivi Origène… mais saint Augustin, dont la position était beaucoup plus sévère : un ciel, un enfer éternels et rien d’autre.

 

 B. La vision de Saint Augustin.

 Cité_de_Dieu

Manuscrit. Début XVème. Bibliothèque royale des Pays-Bas.

 

Vous le voyez ici sur un trône de marbre, entouré par des anges, dictant la « Cité de Dieu » à quatre scripteurs dont un cardinal et deux évêques.    

 

C’est dans le chapitre XXI de cet immense ouvrage qu’il défend avec ténacité sa

thèse de l’éternité de l’enfer en s’appuyant sur le seul texte de Matthieu (25, 41) qu’il prend à la lettre : « Allez-vous en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges » .

 

 

A l’appui de ses affirmations, il disait que « des corps humains animés et vivants pouvaient subsister indéfiniment dans les supplices des feux éternels…» (La cité de Dieu. Garnier. T. III. P.367).

 

 

Il admettait tout au plus que les souffrances de l’enfer puissent être plus ou moins douloureuses selon la nature plus ou moins grave des manquements commis pendant la vie de chacun.

Mais en aucun cas, « qu’après un espace de temps déterminé, plus long ou plus court selon la grandeur de leurs crimes, ils puissent être appelés à la délivrance » ( Op. cit. p. 409). L’enfer est éternel.

 

 

Augustin est resté l’un des plus grands Pères de l’Eglise latine, qui a par contre condamné Origène pour avoir soutenu « qu’après une expiation plus longue et plus douloureuse, le diable et ses anges pourraient être réintégrés dans la société des saints anges » (op. cit.. p.410).    

 

 

Augustin déploie une immense énergie pour maintenir le sens littéral du verset de Matthieu, à l’encontre de la sagesse d’alors, des philosophes et des disciples d’Origène (dont à notre époque Hans Urs von Balthasar). 

 

 

Dans la seconde partie de la Cité de Dieu, il affronte pour les réfuter, plusieurs opinions qui circulent parmi les chrétiens : « il suffirait pour assurer son salut de réciter tous les jours le Notre Père, d’être baptisé, et de donner des aumônes »… 

cité de dieu

L’Enfer. Miniature, datant de 1460, extraite de la Cité de Dieu, ouvrage de saint Augustin traduit par Raoul de Presles.

 

Le luxe de précisions avec lequel il décrit l’enfer a inspiré des générations de prédicateurs et de très nombreux artistes occidentaux. Parmi eux, Dante, dont nous reparlerons plus loin.

 

 

 C. L’éternité de l’enfer dans les conciles.

 

C’est seulement en 553 que le cinquième concile œcuménique de Constantinople II, a affirmé comme un article de foi l’existence d’un enfer éternel, avant de le confirmer en 1215 au concile de Latran IV, puis en 1440 à celui de Florence…

 

« L’enseignement religieux a usé et abusé pendant des siècles de cette affirmation, au point que la vie chrétienne a fini par paraître conduite davantage par la peur que par l’amour » (Théo. Ed. Droguet-Ardant/Fayard. 1992. p.895).

 

De là cette hantise des chrétiens d’autrefois de ne pas mourir en état de péché mortel pour ne pas tomber ente les mains de Satan, et de ses démons  qui les tortureraient à jamais.

 

 

De si grands artistes… Tant de génie dépensé… Pendant tant d’années… Tant de détails fascinants pour l’historien des religions… Mais sur des thèmes qui ne disent plus grand chose à nos contemporains…

 

 

Encart.

Un souvenir. Je devais avoir cinq ou six ans, j’étais devant la table de toilette – nous n’avions pas l’eau courante dans notre chambre – et j’entends encore maman me raconter ce qu’elle avait compris du récit de la parabole du bon grain et de l’ivraie et de l’explication que Jésus en avait donnée : l’ivraie sera brûlée… et ainsi en sera-t-il à la fin du monde : tous les méchants seront jetés dans la fournaise de feu… Maman avait du mal à accepter que Jésus ait pu dire cela…Mais il l’avait dit… C’était donc vrai…

 

Elle m’apprendra plus tard les « mythologies » égyptiennes, mésopotamiennes, grecques et romaines.

 

Mais comment pouvait-elle supporter qu’il y ait dans le christianisme, des mythes aussi inacceptables que l’éternité de l’enfer ?

Fin de l’encart.

 

Fin du troisième envoi de la troisième partie.

La mort, et après ? Troisième partie. Deuxième envoi.

21 novembre 2014 § 2 Commentaires

Suite et fin du Chapitre I : Des images dramatiques et effrayantes du jugement dernier.

Sommaire du deuxième envoi.
IV. Rogier van der Weyden. Les Hospices de Beaune. Un enfer sans diables. (1443-1452).
V. Hans Memling. (1467-1471).
VI. Michel Ange : la Chapelle Sixtine. (1536-1541).
VII. L’une des grandes fresques des parois extérieures d’une des églises des monastères de Bucovine (Voronej. 1534-1535).
VIII. Une liste non exhaustive d’autres jugements derniers.
Fin de ce sommaire.

.

IV. Rogier van der Weyden (1399- 1464). Les Hospices de Beaune. Un enfer sans diables. (1443-1452).

Rogier_van_der_Weyden-jugement-dernier3mlkjh

Le polyptyque du Jugement dernier est placé au-dessus de l’autel de marbre de la chapelle de l’hospice fondé en 1443 par le chancelier de Bourgogne, Nicolas Rolin.

A. Panneau central.

Rogier_van_der_Weyden_-_The_Last_Judgment_(detail)_-_WGA25636

En haut, entouré des instruments de la passion que tiennent des anges, le Christ-juge semble assis sur un arc-en-ciel. Son manteau rouge est ouvert sur la poitrine pour montrer la plaie de son côté.

Une branche de lys flotte au-dessus de sa main droite, levée vers le ciel pour y accueillir les élus. Son bras gauche s’abaisse, surmonté d’un glaive qui semble flotter dans l’air, comme si, indécis, le Christ ne savait pas encore s’il allait ou non frapper ceux qui mériteraient d’être damnés…

525px-Rogier_van_der_Weyden_-_The_Last_Judgment_(detail)_-_WGA25638
Juste en-dessous du Christ, entouré d’autres anges sonnant de la trompette, Michel, le bel archange, immense, tout de blanc vêtu, une dalmatique dorée sur les épaules, tient, impassible, la balance du jugement. Il semble, hélas ! qu’elle penche du mauvais côté.

B. Trois panneaux à gauche du Christ et de l’archange Michel…

Rogier_van_der_Weyden-jugement-dernier3mlkjh élus paradis
Au bas d’un arc-en-ciel, à la droite du Christ, agenouillée à ses pieds, la Vierge joint les mains pour intercéder en notre faveur. Depuis les noces de Cana, les chrétiens savent bien que Jésus ne peut rien refuser à sa mère…

En-dessous de la Vierge et des bienheureux, tout en bas, de petits êtres nus surgissent de la terre à l’appel des trompettes. Ce sont les élus qui ont l’air si heureux d’être là…

Dans les deux panneaux de gauche, ils se dirigent vers un ange qui les prendra par la main pour les guider vers les marches de marbre de l’escalier du paradis…

C. Trois panneaux, à droite du Christ et de l’archange saint Michel…

Rogier_van_der_Weyden-jugement-dernier3mlkjh les damnés

Sur le premier, à gauche, saint Jean-Baptiste et deux apôtres.

L’un des deux, habillé d’une robe vermillon, la barbe grise et les cheveux bouclés, semble soucieux et plein de compassion à l’égard des damnés qui sont en-dessous de lui. Il penche tristement la tête de leur côté et, les mains ouvertes, prie peut-être pour eux. Mais en est-il encore temps ?

Ce n’est sans doute pas par hasard s’il s’agit de saint André, le patron de la Bourgogne et de son duc, Philippe le Bon.

En-dessous, dans la partie basse du retable, des damnés qui, comme les élus de l’autre côté, viennent eux aussi de sortir de terre…

Des damnés, mais pas un seul diable… Leur enfer, dès qu’ils revoient la lumière du jour, il est en eux sur leurs visages révulsés. Il est dans leur impossibilité de participer au bonheur qui émane des anges, des saints et des élus. Il est dans l’indifférence que semble manifester à leur égard le Christ qui n’a pas un regard pour eux, non plus que l’archange Michel…

Ils ne peuvent même pas voir les apôtres qui sont assis au-dessus d’eux.
Juste en dessous du bon saint André, un couple terrorisé. Elle baisse la tête, les mains jointes. Lui lève la main droite en arrière vers le ciel, dans un dernier adieu.

Sur le deuxième panneau, un peu plus loin, à droite, un deuxième groupe de quatre apôtres et de trois saintes femmes. Assis comme André et son compagnon sur une nuage. En dessous, d’autres damnés, deux jeunes femmes et deux hommes.

DŽtail sur les damnŽs

Sur des rochers dont les fissures laissent déjà s’échapper d’inquiétantes flammèches… ils courent la tête basse, les jambes pliées, la même terreur sur leurs visages.

L’un des hommes se prend la tête dans les mains, l’autre serre les poings de rage. L’une des jeunes femmes est en train de perdre l’équilibre, sa longue chevelure tirée par un autre damné, déjà tombé dans le vide, qui s’y accroche pour essayer de remonter. La seconde, plus en avant, va tomber à son tour.

Leur enfer, on le décèle dans le rictus de leurs bouches et dans l’angoisse de leurs regards.

DŽtail sur les damnŽs

Sur le dernier panneau à droite, enfin, les damnés ont déjà basculé. Ils culbutent les uns sur les autres, dans ce gouffre noir dont jaillissent les flammes qui commencent à les brûler, la géhenne dont parle Jésus, une fournaise dont les démons sont ici étrangement absents.

Le gouffre est bordé d’un côté par des rochers abrupts, de l’autre par le revers déchiqueté d’un gros nuage qui le sépare du ciel des élus, ce ciel qui n’est pas pour eux, et les damnés le savent.

V. Hans Memling. (1467-1471).

Memling-Jugement-Dernier-Gdansk
Le jugement dernier. Aujourd’hui à Gdansk.

Dans le volet central, Memling a repris en partie la composition du Jugement dernier de Van der Weyden aux Hospices de Beaune.

Le Christ est représenté en majesté, de face, ses pieds reposant sur un globe, transposition chrétienne de l’imagerie impériale romaine depuis Constantin. De sa bouche sortent une épée et un lys, qui symbolisent la justice et la miséricorde. Il trône sur un arc-en-ciel, symbole de réconciliation entre Dieu et l’humanité. Il est entouré des douze apôtres, et de Marie et saint Jean-Baptiste, qui intercèdent en faveur des humains. Au-dessus d’eux des anges portent les instruments de la passion.

En dessous, saint Michel pèse les âmes des morts. Il a revêtu son armure. C’est le chef la milice céleste, à la tête de laquelle il a triomphé des anges rebelles. Sur l’un des plateaux de sa balance, un élu, sur l’autre un malheureux, qui, déjà, est tiré par les cheveux vers l’Enfer. À ses pieds des morts sortent de leur tombe, encore enveloppés de leur linceul.

Sur le volet de gauche, Saint Pierre accueille les élus. Des anges leur ont donné des vêtements. « Ils retrouvent la dignité des attributs qu’ils avaient de leur vivant ». La procession monte sur un escalier en cristal vers un portail à l’architecture gothique.

Un pape dont la tiare dépasse au-dessus des têtes a déjà atteint le portail, suivi d’un évêque à qui on rend sa mitre. Les élus sont accueillis par des Anges musiciens entourés d’une sorte de halo lumineux.

Le-jugement-dernier2_Hans-Memling

Sur le volet de droite, les corps des damnés sont précipités dans les flammes de l’enfer par les griffes crochues d’affreux diables. L’un d’eux jette des charbons ardents sur le sexe d’une jeune femme enceinte…

VI. Michel Ange : la Chapelle Sixtine. (1536-1541).

laatsteoordeel_grt
Un autre monde, enfin. En pleine Renaissance, l’œuvre immense d’un vieillard angoissé. « Hélas, hélas, je vais et je ne sais pas où, et j’ai peur, écrit-il dans l’un de ses sonnets (XLIX), et je vois, Seigneur, je vois le châtiment éternel, pour le mal que j’ai fait en connaissant le bien. Et je ne sais plus qu’espérer »…. Michel Ange est bien près du désespoir…

Last_Judgement_by_Michelangelo vierge

Son Christ, un homme nu, est beau comme une statue grecque, mais il a le regard dur. Un Dieu vengeur, en colère, celui du Dies irae, dies illa, un Jupiter tonnant, qui n’accorde pas la moindre attention à la colonne montante des élus, mais foudroie de la main droite la colonne descendante des damnés.

A côté de lui, la Vierge se replie sur elle-même, détourne la tête, couverte par un voile blanc, les yeux mi-clos, triste, elle ne peut plus rien pour personne…Trop tard…

Last_Judgement_by_Michelangelo

Les chairs, celles des élus comme celles des damnés, sont pesantes, les corps se tordent et se mêlent dans un amas de muscles. Un tourbillon cosmique… Il y a bien à droite de cette image une corde à laquelle s’accroche un couple enlacé qui cherche à rejoindre le groupe des élus. L’un de ceux-ci tient ferme la corde pour les hisser.

A gauche, on voit aussi quelques autres élus s’entraider dans leur ascension. Mais ce sont, me semble-t-il, parmi les seuls signes de solidarité dans cet univers dominé par la peur.

Tout en bas, à droite le flamboiement d’un ciel d’incendie annonce les flammes de l’enfer…

Last_Judgement_by_Michelangelo caron

De sa rame brandie comme une lance, un affreux batelier nu, des cornes sur la tête, pousse les damnés à se jeter dans l’eau sombre du Styx, le fleuve de la haine… C’est la barque de Caron qui conduisait les impies et les criminels vers ce Tartare des Grecs, où ils étaient à jamais la proie de tortures atroces, en punition des fautes qu’ils avaient commises au cours de leur vie terrestre contre les dieux et contre les hommes…

Comment un pape a-t-il pu accepter un tel retour à cette mythologie païenne… Ici, sur le mur de cette chapelle, au-dessus de l’autel, sous les yeux des cardinaux qui devaient demander la lumière de l’Esprit Saint avant de lui choisir un successeur ?

Je récuse pour ma part le Christ-Juge de la Sixtine, son ciel vide d’espoir et la vision binaire de l’au-delà que Michel Ange a fait sienne.

Et je relève avec joie que dans la prière que Jésus nous a laissée, il n’est pas dit que « ton jugement soit rendu », mais « que ton règne vienne ».

VII. L’une des grandes fresques des parois extérieures d’une des églises des monastères de Bucovine (Voronej. 1534-1535).

28291820

Façade extérieure de l’église du monastère de Voronej, construite à l’initiative d’un prince moldave du XVIème siècle.

La fresque, d’inspiration byzantine, en occupe toute la surface. J’y ai retrouvé, plus étroit au départ, mais plus long qu’à Padoue, le fleuve de feu qui s’échappe des pieds du Christ-juge, la balance ici tenue par la main de Dieu lui-même, les longues processions de saints et de saintes se dirigeant vers une porte dont saint Pierre tient la clef, et bien d’autres personnages, bibliques ou non, dont la présence au jour du jugement fait partie des traditions iconographiques des Eglises orthodoxes.

poids de l ame

Un détail. C’est bien ici la main de Dieu qui tient elle-même la balance du jugement.

Les jugements derniers que nous venons de voir répondaient parfois à des commandes précises de tels ou tels commanditaires : Ce Scrovegni de Padoue dont le père avait de gros péchés à se faire pardonner ? Ce prince moldave ? Ce pape pour la Sixtine ?

VIII. Pour mes amis lecteurs : à consulter avant de partir en voyage…
Deux listes d’autres jugements derniers :

A. Sur des tympans romans et gothiques.

Je vous en ai déjà montré quelques-uns dans la deuxième partie de mon envoi sur « la mort, et après ? » dans le Nouveau Testament.

En voici une liste non exhaustive : Beaulieu, Conques, Moissac, Autun, Saint-Denis, Chartres, Paris, Amiens, Arles, Bourges, Bordeaux, Reims, Le Mans, Poitiers, Nuremberg, Strasbourg, Orvieto (un pilier de la cathédrale), etc…

B. Sur des fresques, des peintures, des gravures (en complément de ceux que je viens de vous présenter):

Le jugement dernier d’Orcagna sur le Campo Santo à Pise, entre 1344 et 1368.

Quatre de Fra Angelico : Un à Rome, un à Berlin, et deux conservés à Florence au musée San Marco.

Celui de Stefan Lochner vers 1435, à Cologne.

Celui de Signorelli, à Orvieto.

Celui de Dürer. Gravure. 1509-1511.

Trois de Bosch :
– A Vienne, après 1482.
– A Munich, non achevé.
– A Bruges (peint par le peintre ou son atelier).

Un de Rubens à Munich, Alte Pinakotek, de 1616.

Fin du deuxième envoi de la troisième partie.

La mort, et après ? Suite et fin.

14 novembre 2014 § 1 commentaire

Envois à partir du 14 novembre 2014.

Comme je vous l’ai annoncé au début de septembre dernier, je me propose de vous présenter maintenant des œuvres d’art qui se sont inspirées de l’évolution de la vision chrétienne de l’au-delà depuis le temps des Pères de l’Eglise jusqu’à aujourd’hui.

IIIème partie : Le jugement dernier, l’enfer et les diables.

IVème partie : Purgatorium et Purgatoire.

Vème partie : Le Ciel : la rémission des péchés, le paradis, la communion des saints et la vie du monde à venir.

VIème partie: Un voyage dans l’au-delà.  La Divine Comédie de Dante.

Conclusion ou In fine

.

IIIème partie. Le jugement dernier, l’enfer et les diables.

Sommaire.

Ch. I. Dans l’art occidental, des images souvent dramatiques et effrayantes du jugement dernier.

I. San Apollinare Nuovo à Ravenne. Début du VIè siècle.

II. La grande mosaïque de Torcello.

III. Le jugement dernier de Giotto à Padoue. (1303-1306).

(Fin du premier envoi)

IV. Fra Angelico. San Marco. (1431-1435).

V. Rogier van der Weyden. Les Hospices de Beaune. Un enfer sans diables. (1443-1452).

VI. Hans Memling. (1467-1471).

VII. Michel Ange : la Chapelle Sixtine. (1536-1541).

VIII. L’une des grandes fresques des parois extérieures d’une des églises des monastères de Bucovine (Voronej. 1534-1535).

IX. Une liste non exhaustive d’autres jugements derniers.

(Fin du deuxième envoi)

Ch. II. Un enfer insupportable et éternel.

Ch. III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.

Fin du sommaire.

.

Ch. I. Dans l’art occidental, des images souvent dramatiques et effrayantes du jugement dernier.

Sur le jugement final, les mots sont les mêmes dans les deux Symboles de foi « – Il viendra – ou reviendra – juger les vivants et les morts », complétés dans celui de Nicée par « dans la gloire ».

Dans les siècles qui suivront, l’accent sera mis dans les jugements derniers sur la séparation entre les élus et les damnés, les premiers appelés au paradis pour toujours, les seconds à l’éternité d’un enfer horrifiant. Ce que diront les prédicateurs jusqu’au début du XXème siècle et ce que les artistes seront ainsi conduits à montrer dans leurs œuvres.

I. San Apollinare Nuovo à Ravenne. Début du VIè siècle.

judge10                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

L’un des panneaux de mosaïque de l’étage supérieur des parois de la nef. Première image encore relativement paisible : Le Christ séparant les brebis des boucs.

Jeune, imberbe, la taille mince, le Christ, revêtu d’une toge pourpre, est entouré de deux anges, aussi grands que lui, l’un vêtu de rouge, à sa droite, l’autre de bleu, à sa gauche.

Il accueille d’un geste de la main droite les trois grandes brebis blanches qui s’avancent vers lui la tête haute et il les confie à l’ange rouge, couleur de la vie.

Du côté opposé, trois chèvres au poil sombre attendent sagement, sans angoisse apparente, de connaître leur destin.

La main gauche du Christ et celles des anges, demeurent cachées sous leurs toges. Peut-être pour conjurer le mauvais sort attaché à la gauche.

« Sinestra » a donné en français sinistre et sinistrose… Et c’est l’ange bleu, couleur de la mort, qui devra prendre les chèvres en charge… L’une des premières allusions iconographiques, encore discrète, au châtiment des méchants.

« Et seront rassemblées devant lui toutes les nations. Et il séparera les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres. Et il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche » (Mt. 25. 31-33).

II. La grande mosaïque de Torcello.

Au début du XIIème siècle, sur la façade intérieure de la cathédrale de Torcello, le jugement dernier se déroule en cinq registres superposés qu’il faut regarder de haut en bas, tous sur fond d’or.

A. Premier registre : L’Anastasis.

170b56c4

Un registre, spécifique au jugement dernier de Torcello, qui nous présente ici l’événement fondateur pour les chrétiens, sans lequel il ne pourrait y avoir ni résurrection des morts, ni jugement : la victoire du Christ sur la mort, sous la forme byzantine d’une immense Anastasis.

Je vous ai déjà présenté celle de Karié Djami (cf. plus haut) et je ne reviendrai pas ici sur l’origine et la signification de cette vision.

Au centre, encadré par deux grands anges, le Christ, debout, immense, la robe brune recouverte d’un grand manteau bleu nuit, tenant à la main l’étendard de la Résurrection, une croix de Lorraine.

(Voir plus loin un encart sur cette croix de Lorraine…).

De ses pieds, il écrase l’Hadés, celui des Grecs, la Mort, dont les portes sont brisées et les clefs dispersées.

Il prend Adam par le poignet pour le délivrer des souterrains du shéol dans lequel les « âmes », les ombres des morts, attendent leur tour.

Juste derrière Adam, un peu au-dessus de lui, une très jolie jeune femme, drapée dans un voile rose clair : Eve…

Au même niveau, à gauche, David et Salomon ; à droite, un peu plus bas, un groupe de prophètes, auxquels saint Jean-Baptiste montre du doigt le Christ  : c’est bien lui, le Rédempteur.

B. Deuxième registre.

170b56c4g

Entouré des douze Apôtres assis et de groupes de saints et d’anges, membres de la cour céleste, le Fils de l’Homme trône dans sa mandorle de gloire, comme il apparaît déjà dans les Ascensions byzantines. A droite, le Précurseur, à gauche, sa mère, les deux intercesseurs qui forment avec lui ce groupe que les Grecs appellent la Déisis.

Ce n’est pas encore tout à fait l’heure du jugement… Mais déjà un fleuve de feu, encore étroit, s’échappe de la mandorle du Christ pour s’élargir plus bas à l’entrée de l’enfer.

C. Les trois derniers registres.

torcello1

1. Le troisième 

JD_torcello_3-54dfb

Au centre, l’Etimasie, la garde par des anges du trône encore vide où le Christ-juge devra s’asseoir et devant lequel s’agenouillent déjà Adam et Eve, symbole de l’humanité toute entière…

Des deux côtés, à l’appel des anges, la restitution, à l’identique, des restes des morts :

torcello-cathedral-last-judgment

A droite, des monstres marins, sur lesquels trône comme une déesse de la mer – Amphitrite ? -, recrachent un pied, une main, un corps, ceux des noyés qu’ils avaient engloutis, ou peut-être, ceux des cadavres que l’on avait dû jeter au large, dans l’Adriatique, faute de place dans le cimetière de cette petite île surpeuplée…

torcello-lion

A gauche, les gueules des lions et autres bêtes sauvages rejettent les bras et les jambes des martyrs qu’ils avaient dévorés.

Juste au dessus, quatre cadavres déjà réveillés, debout dans leur tombe, encore enveloppés de leurs linceuls comme le Lazare de l’Evangile, tendent les bras vers les anges pour être délivrés.

2. Le quatrième registre :

torcello3

A gauche, ceux qui sont déjà élus, saints et saintes, patriarches et confesseurs, se dressent debout, les yeux levés vers le Christ.

torcello

A droite, des anges poussent avec leurs longues lances les réprouvés dans le fleuve de feu. Parmi eux, des grands de ce monde, un roi, un évêque, un chevalier… De petits diables noirs les saisissent par la tête pour les amener devant leur chef, Lucifer, ou Satan, le roi de l’enfer…

Ce roi est assis sur un trône. Il n’a, en soi, rien de particulièrement méchant…Un vieillard… Chevelure et barbe blanche, en désordre, les grands yeux fixés sur nous, les spectateurs. Et un corps bleu-gris. Inattendu…

Il tient sur ses genoux un adolescent qui fait penser à Jésus, la main levée pour enseigner… Ce devrait être l’Antéchrist, le faux messie, le faux prophète, l’Abominable Dévastateur annoncé dans ce terrible passage de l’Evangile de Matthieu (24, 15-25) (voir sur ce point note TOB).

Et le siège de son trône est fait de serpents superposés, dont les appuis s’achèvent. par des gueules de loups féroces aux longues dents, qui sont en train de dévorer des corps de damnés.

3. Le cinquième registre :

torcello 4

Tout en bas, à l’extrême gauche, l’âme d’un élu repose déjà dans le sein d’Abraham, d’autres attendent d’y monter… A la prière de la Vierge et de Jean-Baptiste avec la croix de Lorraine, un ange montre la porte étroite du paradis pour le moment fermée par un séraphin rouge mais que saint Pierre à droite, s’apprête à ouvrir…

TORCELLO_Le_Jugement_dernier_La_Vierge_orante_implorant_l_jpeg

Au centre, au dessus du portail de la cathédrale, l’archange à gauche, tient à la main la balance du jugement que deux grands diables noirs, venant de droite, essayent de faire pencher de leur côté.

En dessous d’eux, la Vierge les mains ouvertes en l’honneur de son Fils.

TORCELLO_Le_Jugement_dernier_detail_4_bis_100_pi_jpeg-2

A l’extrême droite, des hommes nus, sortis de leurs tombeaux à la résurrection générale, semblent attendre avec angoisse de connaître leur sort… A leur gauche, des damnés brûlent déjà dans les flammes…

En dessous, des crânes dans l’abîme… des serpents sortent des trous laissés par leurs yeux…

Le jugement dernier de Torcello est l’une des plus terribles images de la mythologie chrétienne…

Encart sur la croix de Lorraine

(Source : Google, wikipédia).

Cette croix double a été formée d’un assemblage de reliques de la Vraie Croix en bois noirci qui se trouvait à Byzance au début du XIIIème siècle.

De Manuel Comnène, elle passa ensuite de mains en mains pour aboutir au XIVème siècle chez les ducs d’Anjou et de Naples. On peut voir encore aujourd’hui cette croix au sommet du clocheton central de la cathédrale saint Maurice d’Angers.

En épousant Marie de Hongrie, Charles de Naples, un Anjou, (1254-1309), fit entrer cet emblème dans les armes du royaume de Hongrie où il s’est ajouté à la croix penchée placée sur la couronne des premiers souverains Magyars.

Le roi René, petit-fils de Louis Ier d’Anjou et duc de Bar par mariage, fit passer la croix d’Anjou dans les armoiries (mais non dans le blason) des ducs de Lorraine. C’est ainsi que cette croix fit son apparition en France à la fin du XVI lors de la Ligue, en tant qu’arme de la famille de Guise.

Plusieurs siècles se passent. Le premier juillet 1940, le vice-amiral Muselier, commandant des forces navales et aériennes françaises libres, propose au général de Gaulle, pour lutter contre la croix gammée, d’adopter cette croix de Lorraine comme symbole de la France libre.

L’amiral Muselier était d’origine lorraine et les armes du 507e régiment de chars de combat que commandait le colonel de Gaulle en 1937-1939 comportaient une croix de Lorraine.

Ce symbole a été adopté ensuite par tous les Français libres et figurera sur la croix de l’Ordre de la libération créé à Brazzaville le 16 novembre 1940, sur la médaille de la Résistance, sur la médaille commémorative des services volontaires dans la France libre, créée par décret le 4 avril 1946. La croix de Lorraine est également présente sur des monuments et sur des timbres créés sous les gouvernements du général de Gaulle.

Fin de l’encart.

III. Le jugement dernier de Giotto à Padoue. (1303-1306).

padoue jugement dernier

Au tout début du XIVème siècle, une grande fresque peinte, pour la chapelle de l’Arena, qu’un riche bourgeois de Padoue, Enrico Scrovegni, avait fait construire en espérant racheter ainsi l’âme de son père avaricieux et sauver la sienne. Elle est conforme aux traditions byzantines. Comme la mosaïque de Torcello, elle occupe toute la paroi intérieure de la façade. Elle aussi est divisée en plusieurs registres horizontaux.

Tout en haut, juste sous la voûte, deux anges, portant cuirasse déroulent au-dessus du Christ la grande toile bleue du firmament.

giotto_deplier_ciel

Sur celle-ci, apparaissent déjà, du côté de l’ange de droite que je reproduis ici, la lune blanchâtre, et, sur l’image symétrique de l’ange de gauche, un soleil jaunâtre tandis qu’au fond, derrière ces anges, j’aperçois les portes d’or de la Jérusalem céleste. Souvenir de l’Apocalypse…

Giotto-Di-Bondone-Last-Judgment-detail-3-Cappella-Scrovegni-Arena-Chapel-Padua-

Au dessous d’eux, à gauche comme à droite, des légions d’anges chantent la gloire de Dieu.

Le premier de chaque groupe brandit un oriflamme blanc au monogramme du Christ. Les deux suivants sont casqués et portent d’autres étendards, vert ou rouge sombre… Ce sont les chefs de cette armée céleste que Jésus aurait pu demander à son Père de lui envoyer pour le secourir lors de son arrestation…

En-dessous de ces deux légions d’anges, six apôtres sont assis de chaque côté, entourant le Christ pour juger avec lui les douze tribus d’Israël…

Giotto christ

Lui est assis au centre sur un trône à l’intérieur d’une mandorle dorée, cernée par un arc-en-ciel et portée par des anges. Son regard est triste et doux. Son ample robe rouge est fendue pour que nous puissions voir la plaie de son côté. Sa main droite accueille les élus mais la gauche semble, très mollement, écarter les damnés.

Comme déjà à Torcello, et sur les tympans romans de la même époque, cette vision du jugement ne permettait aucune nuance : Les « bons » montaient au ciel, les « méchants » étaient jetés dans l’abîme infernal. Une vision binaire et définitive de l’histoire du salut, dans la ligne du texte de Matthieu, de la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare et de celles du banquet et de la doctrine professée par saint Augustin dans la Cité de Dieu (voir plus loin)…

saints1

En dessous encore, mais cette fois, seulement à gauche, la foule des élus s’avance en rangs serrés, comme une armée de fantassins en marche, encadrés par des anges.

Des laïcs, un juge ou un professeur coiffé de sa barrette, un homme d’armes cuirassé et casqué.

giotto padoue3

Tout en bas, au pied de la croix nue du Christ, le donateur, Scrovegni, est représenté, portant son église, avec l’aide d’un religieux, pour la présenter aux trois Myrophores…

Comme déjà présentaient la leur au Christ, l’évêque Ecclésius à san Vitale de Ravenne, l’évêque Euphrasie à Porec, dans l’Istrie byzantine, et plus tard encore le saint évêque Emilius portant dans ses bras le couvent de l’Annonciation d’Ascoli qu’il charge l’ang e Gabriel d’offrir à la Vierge Marie lorsqu’il aura franchi le seuil de sa demeure…

Une très belle peinture de Carlo Crivelli, datée d’environ 1486, qui est aujourd’hui à Londres, à la National Gallery et que je vous avais déjà présentée dans mon envoi sur l’Annonciation (Prologue).

A droite, l’enfer…

Le-jugement-dernier_Giotto-di-Bondone

Même réalisme dans ce torrent de lave en feu qui sort de la partie inférieure droite de la mandorle du Christ et se répand comme un large fleuve, qui se divise en trois bras, entraînant les corps des damnés dans leurs courants et excluant tout retour en arrière.

Des corps minuscules par rapport à ceux des élus. La taille d’une friture…

En-dessous encore, comme sur certains tympans des cathédrales, Satan est un monstre énorme, bestial, adipeux, assis sur un dragon, qui empoigne ses victimes pour les dévorer l’une après l’autre comme l’ogre des contes de fée…

Fin du premier envoi de la troisième partie.

La mort, et après ? Deuxième partie. Quatrième envoi.

31 octobre 2014 § 2 Commentaires

« Il est descendu aux enfers ».

Sommaire
Ch. I. Les textes.
I. Les symboles de foi.
II. Les autres textes néo-testamentaires.
III. L’évangile de Nicodème.

Ch. II. La « descente aux limbes » dans l’art occidental.

Ch. III. L’Anastasis en Orient.

 

Ch. I. Les textes.

I. Les symboles de foi.

L’affirmation ne figure ni dans les kérygmes (du grec, proclamation des crieurs publics), les toutes premières professions de foi du temps des apôtres, ni dans celles de la nuit pascale et du baptême, ni dans le symbole de Nicée (325), ni enfin dans celui de Nicée-Constantinople (381).

On la trouve en revanche dans le symbole dit des Apôtres qui a vu le jour au IIème siècle et a pris sa forme définitive au VIème siècle, celui du « Credo » des jours ordinaires de la messe d’aujourd’hui.

Dans cette profession de foi, l’article consacré à la descente du Christ aux enfers (traduit très librement, en Suisse romande, par  » il a forcé le séjour des morts  ») ne fait son apparition qu’à la fin du IVe siècle, d’abord en Italie du Nord et en Gaule, puis en Espagne et en Afrique du Nord.

Il ne se généralisera en Occident qu’à la fin du VIIIe siècle : « Il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli, il est descendu aux enfers, le troisième jour il est ressuscité des morts ».

II. Les autres textes néo-testamentaires.

L’Évangile de Matthieu (12, 40) faisait déjà dire à Jésus : « De même que Jonas fut dans le monstre marin durant trois jours et trois nuits, de même le Fils de l’homme sera dans le sein de la terre durant trois jours et trois nuits ».

Il existe aussi quelques rares autres textes du Nouveau Testament qui ne sont pas toujours faciles à interpréter :

1. Dans Eph. 4.8-10. (61 à 63 après Jésus Christ) : Paul écrit : « Monté dans les hauteurs, il a capturé des prisonniers… Il est monté ! Qu’est-ce à dire, sinon qu’il est aussi descendu dans les régions inférieures de la terre ?
Celui qui est descendu, est aussi celui qui est monté plus haut que tous les cieux, afin de remplir l’univers »…

2. Dans I Pierre. 3, 19, une épître écrite très probablement entre 70 et 80, note la TOB : « Mis à mort en sa chair et rendu à la vie par l’Esprit. C’est alors qu’il est allé prêcher même aux esprits en prison, aux rebelles d’autrefois, quand se prolongeait la patience de Dieu aux jours où Noé construisait l’arche… ». La portée de cette « prédication » fait encore l’objet de débats entre les spécialistes…

3. Dans les Actes (2,31), l’auteur (Luc) écrit à propos de la résurrection du Christ que celui-ci « n’a pas été abandonné au séjour des morts et que sa chair n’a pas connu sa décomposition ».

III. L’Evangile de Nicodème.

Un premier apocryphe Epistula Apostolorum évoquait déjà la descente aux enfers au IIème siècle. Mais le texte essentiel est l’évangile de Nicodème, composé en grec au IVe siècle.

Dans sa forme originale (en grec), après avoir parlé du procès et de la mort de Jésus puis, à travers la figure de Joseph d’Arimathie et de trois Galiléens, de la résurrection et de l’ascension du Christ, le texte de cet « Evangile » cite notamment les évangiles canoniques et insiste sur le fait que Jésus a accompli les prophéties de l’Ancien Testament.

Rapidement traduit en latin, il connut en Occident un très grand succès, dont témoigne l’existence de plus de 400 manuscrits.

La forme la plus répandue au Moyen Âge peut être datée du VIe siècle ; elle a été traduite au IX/Xe siècle en grec.

Il a été souvent cité et exploité, aussi bien dans les encyclopédies médiévales et dans des chroniques historiques que dans des manuels de prédication.

En voici quelques extraits tels qu’ils ont été rapportés au XIIème siècle par Jacques de Voragine dans sa Légende dorée. (Tome I. Garnier Flammarion. Paris. 1967. p.278 et ss.) :

L’auteur commence par rappeler que les Evangiles canoniques, comme nous l’avons dit plus haut, n’expliquent pas très clairement comment « Jésus fit sortir les saints Pères des limbes où ils se trouvaient et ce qu’il y fit ».

Mais Nicodème pria deux fils du vieillard Siméon, qui s’étaient trouvés aux enfers avant l’arrivée de Jésus, de leur raconter ce qui s’était passé : « Nous étions, dirent-ils, avec tous nos pères les Patriarches placés au fond des ténèbres, quand tout à coup surgit une lumière qui avait l’éclat du soleil »…

Et aussitôt Adam, le père du genre humain, a tressailli en disant : « C’est la lumière éternelle qui a promis de nous envoyer une lumière qui lui est coéternelle »…

Et Isaïe s’écria : « Comme je l’ai prédit alors que j’étais vivant sur terre : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière »…

Alors survint notre père Siméon qui dit en tressaillant lui aussi de joie : « C’est moi qui ai reçu dans mes mains, au temple, le Christ nouvellement né »…

Ce fut ensuite au tour de Jean le Baptiste qui raconte comment il avait rencontré le Seigneur…

Et tous les patriarches et les prophètes qui entendirent ces exclamations tressaillirent eux aussi d’une grande joie.

Alors Satan, le prince et le chef de la mort, s’adressa à « l’Enfer », ici personnifié : « Prépare-toi à recevoir Jésus qui se glorifie d’être le Christ, le fils de Dieu. Mais il a eu peur de la mort et beaucoup d’hommes que j’avais rendus sourd ou muet ou boiteux, il les a guéris. »

« L’Enfer » répondit : « Dis-nous quel est cet homme, ce Jésus qui tout en craignant la mort résiste à sa puissance. »

Et Satan continua : « Je l’ai tenté, j’ai soulevé le peuple contre lui, j’ai préparé le bois de la croix. J’ai mêlé le fiel et le vinaigre… »

Et « l’Enfer » dit à Satan : « Surtout ne me l’amène pas ici, car je n’ai déjà pu retenir Lazare lui-même, qui s’est échappé de nos mains. »

Comme il parlait ainsi, une voix semblable à un tonnerre se fit entendre : « Ouvrez-vous, portes éternelles, le roi de gloire va entrer. »

Et le roi de gloire survint, il éclaira les ténèbres éternelles et, étendant les mains, il prit Adam par sa droite et lui dit : « Paix à toi et à tous tes fils les justes. »

Et le Seigneur s’élança des enfers et tous les Saints le suivirent. Il les confia à l’archange Michel qui les introduisit dans le paradis ».

Il est clair que les artistes du Moyen-Age se sont inspirés de ces textes dans leurs œuvres.

.

Ch.II. La « descente aux limbes » dans l’art occidental.

Au début du Moyen Age, au temps de l’Espagne wisigothique (à partir du Vème siècle jusqu’à la conquête arabe de 711), et de saint Isidore de Séville (570-636), au cours de l’un des conciles de Tolède, peut-être celui de 633, le mot latin « enfers », au pluriel, va disparaître sans doute pour éviter tout risque de confusion entre le shéol des justes et l’enfer des damnés.

L’Eglise romaine le remplacera par le mot latin limbus, qui signifie la lisière ou la frange, et les artistes occidentaux nous montreront des « Descentes aux Limbes ». Il y en a eu beaucoup… Je vous en ai déjà présenté plusieurs dans le premier envoi de cet Itinéraire Iconographique en janvier 2012.

En voici quatre :

A. Jésus aux Limbes. Eglise saint Clément. Rome. VIIème siècle.

photo
C’est l’une des plus anciennes images de ce type en Occident.

A l’entrée d’une grotte, Jésus seul, debout dans une mandorle, se penche vers Adam et lui saisit le poignet droit pour le faire sortir d’une caverne plus profonde encore d’où sortent des flammes.

En dessous d’Adam, l’Hadès, la Mort des Grecs, sur les jambes de laquelle Jésus appuie son pied gauche pour l’immobiliser..

Tandis qu’au premier plan, un grand Juste, Moïse sans doute, hiératique, porte le livre de la Loi de la main gauche et lève la droite pour témoigner de la victoire du Christ sur la mort…

B. Cinq siècles plus tard, Duccio.

duccio

Descente aux limbes. Maesta. Sienne. 1308.

L’inspiration est encore byzantine. Le Christ a déjà le visage du ressuscité des apparitions. Il en porte les vêtements, la tunique orange et le manteau bleu nuit, au drapé brillant strié de filaments d’or. Au grand bâton crucifère qu’il tient à la main est accroché l’oriflamme de la victoire, une croix blanche sur un fond rouge, flottant au vent.

Avec sa longue barbe blanche, Adam semble très âgé, Eve a le visage raviné. Derrière eux, debout, prêts à sortir d’une grande caverne, la cohorte des anciens justes, des patriarches, des prophètes, les deux rois portant une couronne sur la tête, David déjà âgé et le tout jeune Salomon … Des regards intenses, tous fixés sur le Christ, porteur d’une espérance infinie…

Mais le Précurseur est absent. Les Limbes ne sont pas cet abîme des Anastasis byzantines (voir plus loin), dans lequel flotteront les portes de la mort, leurs gonds et leurs clefs. Et cet être velu que le Christ écrase de ses pieds, ce n’est pas l’Hadés grec, mais, reconnaissable à ses ailes de chauve-souris et à ses doigts crochus, fou de colère, Satan, le prince des démons.

C. Ecole de Savoie.

chambc3a9ry-jpg

Descente aux limbes. Ecole de Savoie, vers 1480. Chambéry.

Adam est complètement nu, contrairement à la tradition romano-byzantine, celle de Giotto. Il est suivi d’une Eve beaucoup plus jeune et d’une première rangée de justes, tous également nus. Ils sortent, cette fois, de la gueule grande ouverte d’un monstre mythique, – le Léviathan ? – lui-même enfermé dans un donjon, dont des diables surveillent les abords.

Tout en haut, à l’extérieur de ce donjon, un petit démon tient entre les mains un pavé qu’il s’apprête à lâcher sur la tête d’Adam.

D. Mantegna.

1892114842

Descente de Jésus aux limbes. 1470-1475. Frick Collection. New York.

À partir de la fin du XVIème siècle, des critiques ont sévèrement mis en cause l’historicité de cette descente du Christ aux enfers. Et l’intérêt des prédicateurs et des artistes pour ce récit a diminué. Dans mon adolescence, c’est à peine si l’on en parlait au catéchisme de persévérance. Et, au début des années 60, plusieurs de mes amis n’ont pas compris quel intérêt je voyais à en rechercher des reproductions à la bibliothèque du Musée des Arts Décoratifs.

Ch. III. L’Anastasis en Orient.

« Anastasis » signifie la « Montée », ou la remontée, du Christ du séjour de la mort, en emmenant avec lui les anciens justes qui l’attendaient dans le shéol….

Pour les Orientaux, cette « descente » sera aussitôt suivie d’une « remontée », annonçant que le Christ ressuscité viendra lui même prendre par la main Adam, Eve, et tous les justes morts avant Jésus, pour les délivrer du shéol et les emmener avec lui auprès de Dieu sans attendre la nouvelle création de leurs « corps, leur « résurrection » dans un « corps glorieux » lors du « retour du Christ…

A. Anastasis. Saint-Sauveur-in-Chora. Karie Djami. Constantinople.

886d1-Anastasis--Resurrection---St-Sauveur--Istanbul
L’église de ce monastère a été fondée par Constantin, rebâtie par Justinien, puis de nouveau en 843. Les fresques et les mosaïques ont été réalisées entre 1303 et 1320, sous le règne des Paléologues. Elles ont été restaurées entre 1948 et 1958, lorsque l’église, que les Turcs avaient transformé en mosquée, est devenue un musée.

Outre nos premiers parents, sortant de leurs tombeaux, on voit ici :
A gauche, David et Salomon, conduits par Jean Baptiste auprès du Christ…
A droite, Abel en berger, sa houlette à la main, suivi d’un cortège de patriarches et de prophètes.

Pas de flammes, pas de diables dans ce shéol où pénètre le Christ déjà ressuscité.

Comme si pour les byzantins, cette Anastasis témoignait du salut apporté par la mort et la résurrection de Jésus avec plus de force encore que le « tombeau vide » et même que la « sortie » de ce tombeau.

C’est à mes yeux l’une des plus belles des icônes que je connaisse. Vous en trouverez ci-joint un détail que j’aime beaucoup pour sa lumière.

MW V1.30

Détail du centre de la fresque de Karie Djami.

B. Une icône russe de Novgorod.…

photo - Copie

Descente aux enfers. 2ème moitié du XIIIème siècle.

Un fond rouge.

Posant les pieds sur les portes brisées de l’Hadès et tenant de sa main gauche la croix de Lorraine (voir plus loin encart sur l’histoire de la croix de Lorraine), étendard de la résurrection, le Christ, saisit de la droite le poignet d’Adam pour l’élever au ciel avec lui.
Le corps d’Eve a été effacé. Seules ses deux mains suppliantes surgissent au-dessus de la tête d’Adam. A droite, le roi David, déjà âgé et son jeune fils Salomon…

Fin du quatrième envoi de la deuxième partie.

La mort, et après ? Deuxième partie. Troisième envoi.

30 octobre 2014 § Poster un commentaire

Le Christ et Satan. Le mal, l’enfer et la géhenne.

Sommaire
Ch. I. Satan et les démons. Les adversaires de Jésus.
I. Satan, l’adversaire du Christ.
II. Les trois tentations de Jésus de Botticelli.
III. Autres images propres à chacune des trois tentations.
IV. Satan, un obstacle sur la route de Jésus.
V. L’expulsion des démons.

Ch. II. Comment Jésus a-t-il parlé de l’enfer et de la géhenne, et annoncé le jugement final.
I. De l’enfer.
II. De la géhenne.
III. L’annonce du jugement final.

Ch. I. Satan et les démons. Les adversaires de Jésus.

I. Satan, l’adversaire du Christ.

L’Ancien Testament nous a parlé de Lucifer et des mauvais anges, de leur révolte contre Dieu, du combat de Michel et des anges fidèles contre eux et de leur chute dans l’enfer éternel…
Dans le Nouveau, Marc parlera de Satan, Matthieu du diable, d’autres auteurs du Malin, du Mauvais ou de Belzébuth… Le Coran l’appellera Iblis…
Il est d’abord l’adversaire de Christ. Son triomphe serait de le voir disparaître. Il entrera dans Judas. Mais en vainquant la mort, en descendant aux enfers (voir plus loin), avant de ressusciter, c’est le Christ qui l’écrasera du pied et l’Hadès – et la mort – avec lui…
Alors pour se venger de Dieu, il fera tout ce qu’il pourra pour empêcher les hommes d’atteindre à la vie divine. Son objectif : salir ce qui est beau, séparer ce qui est uni, pervertir ce qu’il y a de plus sacré, décourager ceux qui espèrent. Si je n’ai pas la télé, si je ne lis pas certains journaux, c’est sans doute parce que je ne veux pas entendre parler que de ce qui va mal dans le monde.

II. Les trois tentations de Jésus de Botticelli.

Pour la première fois depuis le serpent de la Genèse, un homme nous est montré directement aux prises avec Satan…

Sandro_Botticelli_036

Botticelli. Fresque sur la paroi de la Chapelle Sixtine. 1481-1482.

En haut, les trois tentations du Christ…

A gauche, dans les bois et non pas au désert, les pierres que Satan lui propose de changer en pains.

Au centre, le Temple, ici une église Renaissance. Sur le haut d’une tour, un diable déguisé en moine propose à Jésus de se jeter en bas…

A droite, Satan presque nu, sur le bord d’un sommet rocheux, lui montre les richesses du monde, une belle ville, un port, des églises… Et derrière Jésus, des anges se préparent à le servir…

En bas de la fresque, un sacrifice offert par Aaron, en costume de grand prêtre, portant la tiare papale. Un hommage à Sixte IV qui tenait à assurer la primauté du pape sur les conciles.

III. Autres images propres à chacune des trois tentations.
A. A la première.

image003
Psautier enluminé. Vers 1222. Copenhague. Det kongelige Bibliotek

L’Esprit Saint conduit Jésus dans le désert. Il jeûne quarante jours et quarante nuits. Et après, il a eu faim.
Le tentateur lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains ».
Jésus lui répond : « Il est écrit : L’homme ne vivra pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». (Mt. 4. 1-4).

B. A la seconde.

tentation temple

Détail d’une miniature d’un manuscrit de « La cité de Dieu » de Saint Augustin.
Paris vers 1475-80 pour Jacques d’Armagnac, duc de Nemours.
La Haye, Museum Meermanno and Koninklijke Bibliotheek.

« Alors le diable l’emmène dans la Ville Sainte, le place sur le faîte du Temple et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas. Car il est écrit : « A ses anges, il donnera pour toi des ordres et ils te porteront sur leurs mains, pour t’éviter de heurter du pied quelque pierre ».

Et Jésus lui dit : « Il est aussi écrit : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu ». (Mt. 4, 5-7).

C. A la troisième.

« Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne ; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit : « Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m’adores ».

Alors Jésus lui dit : « Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : « Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c’est à lui seul que tu rendras un culte » (Mt, 4, 8-10).

Deux images :

Tentation-au-désert

Duccio. Fresque de la Maesta. Sienne. Début XIVè siècle.

jesus-is-tempted-by-satan-gustave-dorc3a9-e28093-1865-tempttttttttttttt
Gustave Doré.

« Alors le diable le laisse. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient »….

tentation anges
Autre détail de la miniature d’un manuscrit de « La cité de Dieu »
présenté plus haut.

IV. Satan, un obstacle sur la route de Jésus.

A. Dans le Nouveau Testament, plus souvent que dans l’Ancien, Satan est l’adversaire de Dieu. Mais jamais il n’est présenté comme un dieu. Alors que déjà en classe de cinquième, j’apprenais qu’en Perse, il y avait un Dieu du bien et un Dieu du mal… et qu’en Egypte, en Mésopotamie ou en Grèce, les puissances du mal avaient un statut divin…

Une fois seulement, Paul avait parlé de Satan ( II Cor. 4, 4 ), comme du « dieu de ce monde » qui a aveuglé l’intelligence des incrédules. Mais la TOB note que le « dieu de ce monde » ne peut avoir aucun pouvoir dans l’au-delà. A proprement parler, il ne peut plus exister. Il est la mort et le Christ a vaincu la mort ».

B. « Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait souffrir beaucoup…, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas ».

Mais lui, se retournant dit à Pierre : « Arrière de moi, Satan ! Tu m’es un scandale. Car tes sentiments ne sont pas ceux de Dieu, mais ceux des hommes » (Mt. 16 , 23).

V. L’expulsion des démons.

Envoyés en mission, les Douze (Mt, 14, 13) « expulsaient beaucoup de démons ». Plus tard, les soixante-douze disciples en firent autant. A leur retour, ils dirent à leur Maître : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom ! ». Or il leur dit (Lc. 10, 17-20) :. « Je voyais Satan tombant du ciel comme un éclair ! »

dore_satan_falls

Gustave Doré. Satan tombe sur la terre.

Mais les plus célèbres de ces expulsions de démons sont celles que Jésus semble s’être réservées pour lui-même.

A. L’homme possédé d’un esprit impur dans la synagogue de Capharnaüm.

Il s’écria (Mc 1, 24) : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. »

enfant tourmenté

Source : Google.

(1, 25) : « Jésus lui commanda sévèrement : « Tais-toi et sors de cet homme ». L’esprit impur le secoua avec violence et il sortit de lui en poussant un grand cri ».

B. Le démoniaque de la Décapole.

Le Gérasénien. ( Mc. 5, 1-13).

le gérasénien

Icône publiée sur le bulletin de la Crypte de la paroisse orthodoxe de la Sainte Trinité en accompagnement d’une homélie du père Boris en 2002.

(Mt, 8, 28-34) : « Lorsqu’il fut à l’autre bord, dans le pays des Gadaréniens (ou Géraséniens chez Marc), deux démoniaques, sortant des sépulcres, vinrent au-devant de lui. Ils étaient si furieux que personne n’osait passer par là. Et voici, ils s’écrièrent : Qu’y a-t-il entre nous et toi, Fils de Dieu ? Es-tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps? Il y avait loin d’eux un grand troupeau de pourceaux qui paissaient. Les démons priaient Jésus, disant : Si tu nous chasses, envoie-nous dans ce troupeau de pourceaux. Il leur dit : Allez ! Ils sortirent, et entrèrent dans les pourceaux. Et voici, tout le troupeau se précipita des pentes escarpées dans la mer, et ils périrent dans les eaux. Ceux qui les faisaient paître s’enfuirent, et allèrent dans la ville raconter tout ce qui s’était passé et ce qui était arrivé aux démoniaques. Alors toute la ville sortit à la rencontre de Jésus; et, dès qu’ils le virent, ils le supplièrent de quitter leur territoire. »

Le Père Boris commente : « Un événement assez spectaculaire. Non pas tant par la guérison elle-même que par la manifestation de la puissance de ces forces démoniaques qui sont capables de précipiter dans la mer un troupeau entier d’un millier de porcs ».

C. Un possédé muet.(Mt. 9, 32-38).

©Photo. R.M.N. / R.-G. OjŽda

Les Très Riches Heures du duc de Berry. Un exorcisme. Musée Condé. Chantilly.

« Le démon chassé, le muet se mit à parler. Et les foules s’émerveillèrent et dire : « Jamais rien de tel ne s’est vu en Israël ! »
Mais les Pharisiens disaient : « C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons.»

D. Juste après la Transfiguration, la guérison d’un enfant épileptique. (Marc 9. 14-29).

En descendant du Thabor, et « en venant vers les disciples, ils virent autour d’eux une grande foule et des scribes qui discutaient avec eux.

Dès qu’elle vit Jésus, toute la foule fut remuée et on accourait pour le saluer.

Il leur demanda : « De quoi discutez-vous avec eux ? »

Quelqu’un dans la foule lui répondit : « Maître, je t’ai amené mon fils : il a un esprit muet. L’esprit s’empare de lui n’importe où, il le jette à terre et l’enfant écume, grince des dents et devient raide. J’ai dit à tes disciples de le chasser, et ils n’en ont pas eu la force. »

Prenant la parole, Jésus leur dit : « Génération incrédule, jusqu’à quand serai-je auprès de vous ? Amenez moi l’enfant ».
Dès qu’il vit Jésus, l’esprit se mit à agiter l’enfant de convulsions ; celui-ci tombant par terre, se roulait en écumant.
Jésus demanda au père : « Depuis combien de temps cela lui arrive-t-il ? »
Il dit : « Depuis son enfance. Souvent l’esprit l’a jeté dans le feu ou dans l’eau pour le faire périr. Mais si tu peux quelque chose, viens à notre secours, par pitié pour nous. »
Jésus lui dit : « Si tu peux ! … Tout est possible à celui qui croit ». Aussitôt le père de l’enfant s’écria : « Je crois ! Maître, viens au secours de mon manque de foi ! »
Jésus, voyant la foule s’attrouper, menaça l’esprit impur : « Esprit sourd et muet, je te l’ordonne, sors de cet enfant et n’y rentre plus ! »
Avec des cris et de violentes convulsions, l’esprit sortit. L’enfant devint comme mort, si bien que tous disaient : « Il est mort ». Mais Jésus lui prenant la main, le fit lever et il se mit debout ».

Quand Jésus fut rentré à la maison, ses disciples lui demandèrent en particulier : « Et nous, pourquoi n’avons nous pu chasser cet esprit ? » Il leur dit : « Ce genre d’esprit, rien ne peut le faire sortir, que la prière. »

Transfiguration_Raphael

La Transfiguration de Raphaël. Pinacothèque du Vatican.

A gauche les neuf apôtres. Le jeune blond semble faire écho à l’Apôtre Philippe de la Cène. Le vieil homme assis serait André. L’apôtre à l’extrême gauche pourrait être Judas Iscariote.

A droite, le groupe familial du possédé.

Encart.
Au temps de Raphaël, l’épilepsie était souvent liée à la lune (morbus lunaticus), à la possession par les démons (morbus daemonicus) et aussi, paradoxalement, au sacré (morbus sacer). Au XVIe siècle, il n’était pas rare que les personnes souffrant d’épilepsie soient brûlées sur le bûcher, tant était grande la crainte provoquée par cette maladie. Le lien entre l’épilepsie et la phase de la lune sera seulement écarté scientifiquement en 1854 par Jacques-Joseph Moreau de Tours.
Wikipédia.
Fin de l’encart.

Affrontement avec les Juifs à ce sujet… Incrédules, traités de « fils du diable »… Le combat atteindra son paroxysme à la fin de la Cène lorsque Satan entra en Judas (Jn 13, 27)… En attendant la défaite finale de Satan, qui sera jeté avec la Bête, la Mort et l’Hadès dans l’étang de soufre et de feu. (Ap 10-14 et 20-14).
Il aura perdu son combat : L’empire du monde sera désormais entre les mains du Christ mort et glorifié…

Ch. II. Comment Jésus a-t-il parlé de l’enfer et de la géhenne, et annoncé le jugement final.

I. De l’enfer.
Le Vocabulaire de Théologie Biblique (Op.cit, p.354) nous dit que « Jésus attachait plus d’importance à la perte de la vie et à la séparation d’avec lui qu’à la description de l’enfer reçue dans le milieu où il vivait ».

Faut-il voir dans la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare (Lc. 16, 19-31), une affirmation décisive de Jésus sur les tortures éternelles infligées aux « méchants » après leur mort, un feu qui les dévorera en permanence et cette soif inextinguible qui en résultera ?

640px-Meister_des_Codex_Aureus_Epternacensis_001

Lazare et le mauvais riche. Enluminure du Codex Aureus d’Echternach. XIème siècle.

Panneau supérieur : Lazare, dont le nom signifie « Dieu aide », couvert d’ulcères devant la porte de la maison du riche qui faisait de copieux festins, dont il aurait bien voulu manger les miettes pour se rassasier. Mais le riche ne lui proposait même pas d’entrer. Et c’était le chien qui venait dehors lécher ses ulcères.

Panneau médian : A sa mort, Lazare est emporté par deux anges dans le sein d’Abraham, l’antichambre de notre « paradis » médiéval.

Panneau inférieur : Sur son lit de mort, l’âme du mauvais riche est enlevée par deux diables et son corps est emporté par un gros démon qui va le jeter dans les flammes de ce que nous appellerons « l’enfer ».

Un joli conte oriental, disait notre ami Bernard Feillet dans ses homélies de mon village, il y a une vingtaine d’années…

Mais Luc en dégage deux enseignements (Lc, 16, 19-31) :
Le premier que j’ai du mal à accepter : L’existence d’un « grand abîme », infranchissable dans un sens comme dans l’autre, entre ce « paradis », le sein d’Abraham où se tient désormais le pauvre et cet « enfer », ce lieu de torture où souffre le « mauvais riche ».
Le second, qui correspond mieux, me semble-t-il, à ce que je crois être l’amour de Jésus pour nous, est de nous indiquer la voie du salut : se convertir dès maintenant en mettant sa parole en pratique, le « riche » faisant de son vivant ce qu’il peut pour en faveur du « pauvre »…

II. De la géhenne.

Jésus a repris à son compte la tradition juive de l’anéantissement des impies, en citant des épisodes bibliques : Le déluge (Lc. 17, 27), la destruction de Sodome et Gomorrhe (Lc. 17, 29) et plus souvent encore le feu de la géhenne dont parle déjà aussi l’Ancien Testament (cf. plus haut, première partie de La mort, et après ?).

Le lieu d’une destruction totale, d’un anéantissement… pour y être consumés, comme l’étaient les bottes d’ivraie après la moisson. (Mt. 13,30). Et il n’en restera rien.

Dans Marc (9, 42 et suivants), Jésus dit clairement : « Si ta main entraîne ta chute, coupe la; il vaut mieux entrer manchot dans la vie que d’aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas ». Et il reprend la même expression pour les pieds et pour les yeux.

géhenne
La géhenne.

III. L’annonce du jugement final.

Selon Matthieu (25, 44) Jésus dira à ceux qui seront à sa gauche au jour de ce jugement : « Allez-vous en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges… Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire, j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli, nu et vous ne m’avez pas vêtu, malade et en prison et vous ne m’avez pas visité ».

Et le Fils de l’homme poursuivra : « En vérité je vous le déclare, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait ». Et ceux qu’il a maudit s’en iront au châtiment éternel. »

Fin du troisième envoi de la deuxième partie.