3 février 2015 § 1 commentaire
Chers lecteurs d’Itinéraire Iconographique,
Un petit mot au début de cette année 2015, pour vous dire que Jacques de Chalendar nous a quittés pour l’au-delà début janvier.
Soyez ici remerciés pour la joie que vous lui avez donné par votre fidélité et par l’intérêt que vous avez porté à sa recherche.
Ce blog va être laissé ouvert encore quelques semaines.
La dernière partie de l’ « Au-delà » devait comporter trois chapitres. Après l’Enfer et le Purgatoire, Jacques de Chalendar a eu le temps de rédiger le plan de ce qu’il voulait écrire sur l’Au-delà.
Le voici dans sa toute première version :
0/ introduire par le lien aux deux credo
I/ Il reviendra dans la gloire. Quand ? Comment ? Images
II/ Je crois à la rémission des péchés, le salut…, la rédemption
III/ A la résurrection de la chair, des morts, Signorelli
IV/Vers le château de la Jérusalem Céleste, la cité de Dieu, Lucas de Leyde ou une autre, Fra Angelico, San Marco
Les paradis de Tintoret, celui du Louvre, des cercles concentriques, celui du Louvre, celui du Palais des Doges
La vie du Monde à venir, la vie Eternelle, Le Paradis
V / Il reviendra dans la Gloire
Fin des 2 credo, la Joie de se retrouver, de retrouver Jésus, le Paradis, Terre d’origine Persane
Quelle sera cette vie ? Voir Dieu, Adorer Dieu, La Communion des Saints, le Paradis
VI/ 1 / Les élus avec les anges, Le Paradis musical de Fra Angelico
Les élus avec les vivants, ceux ou celles que l’on a aimé
Cette femme que nous avons aimé
Dans l’art, l’exemple le plus célèbre dans l’histoire de l’Art, la femme que le Gréco a aimé, la mère de son fils.
2/ Purgatoire, les âmes qui seraient au purgatoire, en attendant le Ciel,
3/ Ceux dont nous ne savons pas s’ils sont au ciel, mais nous sentons très forts qu’ils ne sont pas en enfer. Fin Ciel
Ceux qui seraient dans un troisième lieu
4 / Mais avant de conclure par quelques images de la Divine Comédie, j’ai envie de me promener avec vous dans quelques-uns des au-delàs antiques
Revoir Grèce et Rome !
La mort, et après ? Troisième partie. Quatrième envoi.
6 décembre 2014 § 2 Commentaires
5 décembre 2014.
Une difficulté de connexion a retardé du vendredi 28 au dimanche 30 la diffusion de l’envoi précédent. Je vous prie de bien vouloir nous en excuser. J’en profite pour me féliciter avec vous du nombre des lecteurs de ce blog : en moyenne la semaine dernière entre 300 et 400 par jour.
Troisième partie.
Chapitre III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.
Sommaire.
Ch. III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.
I. Les premières images des artistes chrétiens ignorent les diables.
II. Au VIème siècle, chez les coptes en Egypte, une première image du diable.
III. Les apparitions du diable au cours du haut Moyen-Age.
IV. La multiplication des images de Satan et des diables au XIIème et XIIIème siècles.
V. Une faune diabolique.
VI. Les démons de Signorelli.
(Fin du quatrième envoi)
VII. Les tentations de saint Antoine.
VIII. Quelques autres exemples de la place du diable en Occident du XVIème au XXème siècle.
IX. Souvenirs de mon enfance.
(Fin du cinquième envoi)
Fin de ce sommaire.
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Chapitre III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.
Le diable est universel. Démon est grec, « diabolus » latin et Satan hébreu. Il est le « singe de Dieu » qui prend le contre-pied de son œuvre créatrice…
Les ouvrages consacrés à Satan sont innombrables. Comme les images qu’en ont donné les artistes. Je me limiterai ici à celles de l’occident chrétien.
I. Les premières images des artistes chrétiens ignorent les diables.
A. Sur les fresques de la catacombe de Saint-Pierre et Saint-Marcellin.
Je ne vois le diable que sous la forme du serpent de la Genèse.
B. A Ravenne, au VIème siècle, une mosaïque de la chapelle archiépiscopale.
Ce n’est encore ni l’Hadès, ni Satan que le Christ écrase sous ses pieds, mais les têtes d’un lion et d’un serpent, déjà ici les emblèmes du diable.
L’image est superbe. Lui est jeune et imberbe. Auréolé d’un nimbe crucifère, il porte la tunique courte d’un général romain victorieux sous le pallium impérial agrafé à l’épaule. Il tient de la main droite la croix de la résurrection et, de la gauche, cachée sous le tissu, un livre ouvert sur lequel on peut lire ces mots : « Ego sum via, veritas et vita », suivis d’une petite croix.
II. Au VIème siècle, chez les coptes en Egypte, une première image du diable.
Fresque de l’une des deux églises du monastère copte de Baouit, en Moyenne Egypte… (D’après le Dictionnaire d’Archéologie chrétienne de Dom Cabrol).
Fondé en 385, après 50 années de vie ascétiques dans la solitude, par un ermite nommé Apollo, ce monastère compta très vite jusqu’à 500 moines. Abandonné au XIIème siècle, il fut fouillé en 1901 par des archéologues français, puis en 1970 par des Egyptiens. L’une des deux églises a été reconstituée au musée du Louvre avec des motifs sculptés et quelques fresques. Je n’y ai pas retrouvé cette image. Où est-elle aujourd’hui ?
La bouche souriante et le menton fortement accusé de cette tête font penser à un paysan volontaire et finaud. Il ne semble animé d’aucune mauvaise intention…
Les Pères du désert ont dit n’avoir jamais vu le diable que sous la forme d’une belle femme, d’un ange ou d’un enfant noir ( Le diable dans l’art. Op.cit. p.46).
III. Les apparitions du diable au cours du haut Moyen-Age.
Tout changera en Occident. Brusquement. Autour de l’an 1000.
L’exaltation religieuse prend alors les formes les plus diverses. Les visionnaires, les faiseurs de miracles sont innombrables. Les âmes sont continuellement tourmentées par la crainte du Diable, des démons, des sorciers…
Tous les chroniqueurs de cette époque font état, sans s’en étonner, d’apparitions fantastiques.
Au lieu du diable assez sympathique de Baouit, un moine du monastère de Saint Léger, Raoul Glaber raconte qu’au tout début du XIème siècle, il aurait vu trois nuits de suite, avant matines, paraître devant lui, au pied de son lit, un monstre hideux qui se démenait furieusement : « Il me sembla avoir une taille médiocre, le cou grêle, les yeux très noirs, le front étroit et ridé, le nez écrasé, la bouche énorme, de lèvres gonflées, un museau de chien, une barbe de bouc, des oreilles hérissées, les cheveux sales, raides et en désordre, la poitrine protubérante, une bosse sur le dos, les vêtements sordides »…
Le moine n’a que le temps de courir se jeter sur les degrés de l’autel, mais la description qu’il a donnée de sa vision connut une large diffusion et l’on en retrouve les images dans de nombreux chapiteaux romans, notamment à Vézelay.
C’est encore Guibert de Nogent qui, dans l’Histoire de sa vie (II, 6), parle d’un novice qui revêtait l’habit de moine, se le vit arracher des mains par « des essaims innombrables de démons » et lui, pendant ce temps, retenait son capuchon avec ses dents et serrait fortement les bras pour n’être pas déchiré en morceaux.
Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, raconte de son côté, dans son Traité des Miracles, qu’un frère avait vu une troupe innombrable de démons qui revêtus de capuchons comme les moines, traversaient le dortoir des novices.
Il écrit aussi qu’un abbé, ayant échoué dans ses entreprises de tentations, se précipita avec violence dans les latrines, où il se plongea jusqu’au cou… et de conclure : « C’est ainsi que l’esprit des ténèbres s’échappa de ce monastère par un passage digne de lui »…
Et sans doute peut-on mieux comprendre cette hallucination collective en sachant la misère de la population européenne autour de l’an mille, les famines et les épidémies qui la décimaient, la faim propice aux violences et aux massacres qui s’ensuivaient…
« L’Eglise éprouvait de son côté le besoin de montrer au peuple l’image du Malin afin de lui inspirer la peur du péché et du châtiment. Son seul moyen d’expression jusqu’à la découverte de l’imprimerie »…(Roland Villeneuve. Le diable dans l’art. Denoël. 1957. P. 54).
Et voici comment pouvaient s’exprimer en chaire des prêtres d’un Dieu qu’ils disaient sans pitié et voulaient sans pardon :
« Contemplez, chrétiens, mes frères, les supplices qui attendent les pécheurs impénitents. Il est temps encore, repentez-vous ! Chez chacun de vous, quelques péchés dominent et chaque péché implique quelque supplice affreux.
Voyez ces malheureux damnés, étripés, décapités, coupés en mille pièces… Contemplez ces horribles reptiles, repus de flammes et de sang, qui les attaquent aux parties basses ou dévorent un sein trop longtemps asservi à des voluptés défendues. Voyez rôtir les sodomites empalés sur la broche…
Rois, bourgeois et vous aussi simples paysans, serez-vous assez fous pour vous entre-dévorer et vous laisser finalement enfourner dans la gueule béante de Léviathan ? » (Le diable dans l’art op. cit. p.124-125.)
Le curé de Cucugnan, celui des Lettres de mon moulin, disait à peu près la même chose dans son langage de la fin du XIXème siècle.
IV. La multiplication des images de Satan et des diables au XIIème et XIIIème siècles.
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Nous en avons vu sur les Jugements derniers de Torcello, de Beaulieu, de Conques ou d’Autun… En voici d’autres sur le tympan de Notre Dame de Paris…
Un gros diable velu tire avec un crochet sur le plateau droit de la balance que tient l’archange Michel, pour la faire pencher de son côté et essayer de récupérer une victime de plus à son profit.
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A côté de lui, un autre diable poussera le convoi des damnés serrés les uns contre les autres par une chaîne qu’un dernier, le quatrième de ce tympan, tire de la main droite, tout en retournant la tête pour s’assurer qu’aucun de ses prisonniers n’a réussi à s’échapper.
Démon. Contrefort à la base de la tour nord. Cathédrale de Reims.
Ces diables seront de plus en plus méchants, voire sadiques… cruels même, écrasant leurs victimes de leurs bras puissants et les broyant de sa bouche immense.
Grotesques parfois… Fruit de l’imagination débordante de fantaisie érotique et morbide de ses imagiers…
A Bourges, l’un d’eux, dont la figure évoque celle du diable de Glaber, arrache l’oreille d’un damné. En relief sur son bas-ventre, un masque humain au rire sardonique…
Origine inconnue. Mais l’image reprend presque à l’identique celle du Satan du dernier registre de Torcello (cf. plus haut).
V. Une faune diabolique.
Un diable bestial ou animal. Lorsqu’un artiste veut représenter un personnage sous l’influence d’une mauvaise passion ou d’une tentation, il l’accompagnait du diable qui prenait souvent la forme d’animaux.
Et d’abord de quatre d’entre eux, un serpent (aspic), un lion, un dragon ou un basilic…
Ils font pendant au Tétramorphe, les quatre animaux du char de la vision d’Ezéchiel, devenus l’emblème des quatre Evangélistes : l’aigle, le lion, le bœuf et l’homme.
1. Le serpent, diabolique par essence, le symbole parfait de la malignité…
Il figure dans les tentations, il s’attaque au sexe des pécheurs…
2. Le lion.
Nous l’avons vu, rampant, à Ravenne aux pieds du Christ…
L’orgueil ayant perdu Satan, le lion qui en est l’emblème sera assimilé à l’un des péchés capitaux.
3. Le dragon.
Un archétype universel.
Une forme très ancienne qui se répandra dans l’art médiéval. Avec des ailes dentées, parfois membraneuses comme celles des chauves-souris…
Pour le vaincre, Saint Michel ou Saint Georges.
A Venise, dans l’église des Schiavoni, le Saint Georges de Carpaccio entre en lutte avec un monstre dont le corps léonin a les attributs d’un reptile et dont la queue se redresse parmi les crânes et les membres épars qui jonchent sa tanière.
Devant l’envahissement des lieux de culte par de tels monstres, on comprend le danger évoqué par Saint Bernard dès le XIIème siècle : « Dans les cloîtres, sous les yeux des frères qui lisent, que viennent faire ces monstres ridicules, … ces êtres qui sont moitié bête et moitié homme ? »
4. Le basilic.
Un animal étrange, né d’un œuf de coq couvé par un crapaud. Il tient déjà du serpent au moins par la queue et le regard fascinateur. Il figure dans les chapiteaux de Vézelay.
Vézelay. Le basilic et la sauterelle.
Un personnage ayant à ses pieds une énorme sauterelle s’approche du Basilic en s’abritant derrière un vase de verre destiné à garantir ses yeux du venin mortel du monstre.
Ces quatre animaux ne sont pas les seuls à être associés aux démons.
Les batraciens rappellent la couleur verte des marais et des forêts dans lesquelles le diable apparaît souvent. Nous les avons vus s’intéresser au sexe des femmes.
La sirène mi-femme, mi-poisson, était au Moyen-Age symbole de tromperie et de danger. De tous temps ces créatures mythiques ont attiré les hommes par leur chant mélodieux.
Les premières accusations d’hérésie seront d’ailleurs fondées sur la suspicion que les communautés d’hérétiques vénèrent des animaux. On accusera ainsi, à par exemple, les Cathares, comme les sorcières, d’idolâtrer le chat.
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Diable et sorcière
dans le livre d’Ulrich Molitor intitulé De Lamiis.
(Reproduit dans Le Diable dans l’art. Op.cit. P. 57)
VI. Les démons de Signorelli.
Il faut aller voir – ou revoir – à Orvieto la chute des damnés que surveillent trois archanges, bottés, casqués, l’épée à la main, les pieds posés sur de petits nuages.
La plupart des damnés sont déjà arrivés en enfer, chacun avec son démon qui a commencé à le torturer avec un sadisme évident. La terreur défigure leurs visages et fait se hérisser leurs cheveux. Mais on ne distingue pas toujours facilement la nature exacte des sévices qu’ils subissent tant ils sont tassés les uns contre les autres dans un incroyable amas de chair et de muscles …
Les démons de Signorelli sont des hommes normalement constitués, solidement musclés, affublés seulement d’ailes de chauve-souris et de petites cornes sur la tête.
Trois d’entre eux sont encore dans le vide.
Le premier, à gauche, pourchasse son damné avec son épée.
Le second pousse les fesses du sien de la main gauche pour accélérer sa chute.
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C’est le troisième démon qui a le plus de chance : son sourire sardonique montre le plaisir qu’il éprouve déjà à porter à califourchon sur son dos, en lui tenant le doigts entrelacés avec les siens, cette jeune femme, à la jolie chevelure blonde, qui est bien en chair et dont il compte se repaître tout à l’heure.
Si elle semble avoir un peu peur, son visage indique un évident souci de plaire à son démon et je suis sûr qu’elle ne refusera pas les avances d’un guide aussi intelligent que viril et visiblement doué d’une séduction « diabolique »…
Fin du quatrième envoi de la troisième partie.
La mort, et après ? Troisième partie, troisième envoi.
30 novembre 2014 § 2 Commentaires
Chapitre II. Un enfer insupportable et éternel.
Sommaire de ce troisième envoi. Ch. II. Un enfer insupportable et éternel. I.Un « Merveilleux voyage » raconté par saint Brendan. II.Le châtiment de la luxure. III. « Les amants trépassés ». IV.D’autres péchés capitaux : la gourmandise. V.L’enfer de Paul de Limbourg. VI.L’enfer de Jan Van Eyck. VII. Ceux de Jérôme Bosch. VIII. L’affirmation de l’éternité de l’enfer dans la doctrine de l’Eglise… Fin de ce sommaire.
A Ravenne, au VIème siècle, sous le regard encore bienveillant de Jésus, il n’était question que de séparer les boucs des brebis. Ni diable, ni supplices… Mais cinq siècles plus tard, à Torcello, les anges poussent les damnés dans les flammes où leurs corps sont dévorés par des loups sous le trône de Satan.
Et nous avons vu plus haut les supplices imposés aux damnés se multiplier dans le fleuve de feu de l’enfer de Giotto à Padoue au début du XIVème siècle, puis dans celui de Memling et plus tard en Bucovine au XVIème…
Plus l’on avance dans l’art médiéval, nous venons de le voir, plus la description des damnés et de leurs supplices apparaît détaillée.
Les représentations infernales ont en effet suivi une évolution parallèle à celles des jugements derniers.
I.Un « Merveilleux voyage » raconté par saint Brendan.
Les enfers païens étaient plutôt neutres. La Sibylle qui guide Virgile dans l’Enéide (VI. P.625-627) ne décrira pas en détail tous les supplices imposés aux criminels.
Mais de ces supplices, l’imagination catholique va se repaître.
D’abord dans les récits de voyages aux enfers le plus d’origine celtique. Ainsi dans la description des épreuves quotidiennes que Judas, le traître, raconte à saint Brendan (Le diable dans l’art. Op.cit. p.117) :
« … Le lundi, je suis cloué sur la roue, et je tourne comme le vent. Le mardi je suis étendu sur une herse et chargé de roches : regardez mon corps comme il est percé. Le mercredi je bous dans la poix, où je suis devenu noir comme vous voyez, puis je suis embroché et rôti comme un quartier de viande. Le jeudi je suis précipité dans un abîme où je gèle, et il n’est pire supplice que ce grand froid. Le vendredi je suis écorché, salé et les démons me gavent de cuivre et de plomb fondus. Le samedi je suis jeté dans une geôle infecte où la puanteur est si grande que mon cœur passerait mes lèvres sans le cuivre qu’ils me font boire. Et le dimanche je suis ici, où je me rafraîchis. Tout à l’heure, les diables vont venir me prendre… »
« C’est à de telles sources que puisera une inspiration artistique longtemps brimée.
Mais saint Thomas avait raison de redouter l’influence pernicieuse de ces descriptions tant sur des cerveaux mystiques que sur l’âme populaire… »
II.Le châtiment de la luxure.
Abbaye Saint-Pierre, Beaulieu-sur-Dordogne, Corrèze.
Le spectacle des châtiments de la luxure apparaît au début du XIIème siècle, dans des monastères du Languedoc.
Des images comme celle-ci en disent long sur la cruauté et les délectations morbides de certains moines de ce temps. Elles rejoignent en érotisme les futures œuvres de Bosch.
Le commanditaire et l’artiste ont cherché à montrer les affres de la femme luxurieuse offerte en proie aux animaux qui la dévorent. Tandis qu’un énorme crapaud aux quatre pattes et à la grosse tête lui ronge le sexe, deux serpents aux longues queues s’accrochent à ses seins.
III. « Les amants trépassés ».
Le maître d’Ulm en Souabe. (1470).
« La femme est décharnée, ses seins flasques et tombants et sa peau si tendue sur ses membres cagneux, qu’elle s’entrouvre par endroits. Elle a maintenant trouvé un compagnon de misère, mais un petit crapaud est encore là, sur le sexe de cette femme, comme pour affirmer avec les mouches bourdonnantes, l’indissoluble alliance du diable et de la mort » (Le diable dans l’art. Op. cit. p 122).
Le panneau figurant le couple de ces amants, appartenait auparavant à un double portrait macabre dont il constituait le revers. L’avers, un Couple d’amoureux, est aujourd’hui conservé au Musée de Cleveland (États-Unis).
La mise en regard des deux peintures doit nous inviter à méditer sur la vanité des choses terrestres et la fragilité de l’existence. Ce type de tableaux est apparu au milieu du XVe siècle et se rattache à des pratiques de dévotion privée.
Le réalisme brutal de la scène et la paradoxale robustesse des corps décharnés et rongés par la vermine est une allusion dramatique à la fugacité de la jeunesse, de la beauté et de l’amour.
L’œuvre s’inscrit dans la tradition germanique de la représentation de la mort et semble s’inspirer d’une pointe-sèche de l’un des grands maîtres anonymes de la gravure allemande de la deuxième moitié du XVe siècle, le Maître du Livre de Raison.
Longtemps attribué à tort au jeune Mathias Grünewald, ce panneau l’est aujourd’hui à un maître d’Ulm en Souabe dans le sud de l’Empire Germanique.
Comment ne pas évoquer ici quelques vers de Baudelaire sur les Femmes damnées (CXI) :
« Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d’amour dont vos grands cœurs sont pleins ! »
IV. D’autres péchés capitaux : la gourmandise.
La fresque de Taddeo di Bartolo à la collégiale de San Gimignano en présente un ensemble complet de ces péchés en écrivant le nom de chacun de chacun d’eux au-dessus des scènes de torture correspondantes.
Taddeo di Bartolo. Le châtiment de la gourmandise.
Des diables empêchent les gourmands de s’emparer de la nourriture qu’ils convoitent. Regardez ce moine au ventre redondant…
V.L’enfer de Paul de Limbourg.
Une miniature de Paul de Limbourg dans les Très Riches Heures du duc de Berry. Entre 1412 et 1416. Musée Condé. Chantilly.
Placée à la fin de l’Office des Morts, cette miniature est inspirée d’un texte du milieu du XIIème siècle, Les visions de Tondal, récit d’un moine irlandais dénommé Marcus qui a fortement influencé l’imaginaire médiéval.
Au centre de la composition, un Satan, couronné d’or, est allongé sur un gril gigantesque au dessous duquel des damnés brûlent dans les flammes. Il en prend certains par les mains peut-être pour les dévorer, tandis que par la puissance de son souffle brûlant, il en projette d’autres encore vivants dans une colonne de feu.
D’autres damnés entourés de flammes sortent aussi de lucarnes ouvertes dans les rochers escarpés qui se dressent au fond du paysage.
Au premier plan, deux diables attisent le feu sous le gril à l’aide de trois grands soufflets. D’autres démons font subir des sévices aux hommes qui ont mal vécu, y compris, à l’extrême gauche, un religieux tonsuré qui porte encore ses vêtements sacerdotaux.
VI.L’enfer de Jan Van Eyck.
Diptyque. La Crucifixion et le Jugement dernier. (1425-1430).
Metropolitan Museum of Art. New York.
J’ai gardé ce « Jugement dernier » pour le chapitre consacré à l’enfer compte tenu de la place que Van Eyck lui a donné ici.
Tout en haut, le Christ est entouré de la cour des apôtres, des anges et des saints. Dans le même axe vertical, laissant à gauche les hommes qui sortent de leurs tombeaux, à droite ceux qui émergent des flots de l’océan, l’archange saint Michel pose ses pieds sur les épaules d’un immense squelette hideux qui semble ouvrir pour nous les portes d’un enfer encore plus horrible que ceux que j’ai pu vous montrer jusqu’ici…
On ne peut imaginer un ensemble de supplices plus atroces. Regardez-les bien :
Ces damnés qui sont projetés, tout nus, la tête en bas, au milieu des serpents qui les enlacent et de monstres à la gueule d’oiseaux qui les dévorent de leurs longues dents pointues.
Puis les têtes sinistres des diables, coiffés de longues piques pour les embrocher. Et ainsi de suite jusqu’en bas dans cette mêlée de diables et d’animaux fantastiques d’où l’on voit émerger, hagards, des visages de cardinaux et d’évêques qui ont conservé leurs chapeaux et leurs mitres pour que le spectateur n’ait aucun mal à les identifier…
Au dessus d’eux, un oiseau méchant avec des ailes de chauves-souris. En dessous, un fauve qui pourrait être un lion ou une hyène.
VII. Ceux de Jérôme Bosch.
1.Le triptyque du Char de foin.
Le Char de foin. Prado.
Comme sur les triptyques du Jugement dernier et du Jardin des Délices (également au Prado), le lieu de damnation et de supplices vers lequel se dirige dangereusement le Char de foin.
La position de ce volet dans le triptyque renvoie à la main gauche de Dieu et du Christ, représentés en haut des deux autres panneaux, et qui rejette traditionnellement les âmes damnées.
Deux créatures hybrides encadrent d’ailleurs un homme qui regarde derrière lui le monde terrestre qu’il vient de quitter.
Les hommes, dénudés, sont en proie aux pires supplices : l’un, au premier plan, est englouti dans la gueule démesurée d’une créature à tête de poisson, alors qu’un serpent s’enroule autour de sa jambe; un autre est attaqué et dévoré par des monstres à l’apparence de chiens; un autre encore a le ventre fendu, et est transporté la tête en bas par une créature sonnant la trompe; une femme gît sur le sol, les bras derrière le dos, tandis qu’un crapaud lui couvre le sexe; un autre enfin, casqué, percé d’une flèche, et tenant un calice, est sur le dos d’un bœuf.
Le plus singulier reste cette grosse tour ronde au milieu à droite du panneau que les créatures infernales sont en train d’élever. Elles s’y activent de toutes parts, en taillant des poutres ou en les posant au sommet à l’aide d’une potence, ou encore en s’adonnant à des travaux de maçonnerie, en montant le ciment par une échelle, et en alignant les briques en haut d’un échafaudage.
La folie de la construction dans l’enfer… Babel ?
Alors qu’à l’arrière-plan se découpe, sur un ciel rougeoyant, le profil noir d’un bâtiment en proie aux flammes. De minuscules silhouettes de corps morts, noyés dans le fleuve situé devant le bâtiment du centre, ou pendus aux murs de ce même bâtiment, complètent ce paysage d’Apocalypse.
La perspective moralisante de Jérôme Bosch est ici des plus claires, même si l’iconographe bute sur la signification exacte de cette tour infernale.
2. Le Jardin des délices, et son volet droit infernal, également au Prado.
Je vous laisse le plaisir de le décrypter vous-même, ainsi que cette vision de Tondal, de l’école de Bosch (1520-1530), qui est aussi à Madrid, cette fois au Musée Lázaro Galdiano.
VIII. L’affirmation de l’éternité de l’enfer dans la doctrine de l’Eglise…
A.Dans les messages que Jésus a laissés à la fin de sa vie, dans son discours après la Cène, nous l’avons vu plus haut, il était question du mal, d’un adversaire, mais rarement d’un enfer, et de châtiments éternels. Moins souvent encore dans les épîtres de Paul et dans nos symboles de foi.
Ces souffrances des damnés, Origène avait soutenu pour sa part qu’elles auraient atteint avec le temps leur rôle purificateur et que Dieu pourrait y mettre fin. Et les Orientaux espéreront que la douce pitié de Dieu pourrait au moins les atténuer.
Seulement Rome n’avait pas suivi Origène… mais saint Augustin, dont la position était beaucoup plus sévère : un ciel, un enfer éternels et rien d’autre.
B. La vision de Saint Augustin.
Manuscrit. Début XVème. Bibliothèque royale des Pays-Bas.
Vous le voyez ici sur un trône de marbre, entouré par des anges, dictant la « Cité de Dieu » à quatre scripteurs dont un cardinal et deux évêques.
C’est dans le chapitre XXI de cet immense ouvrage qu’il défend avec ténacité sa
thèse de l’éternité de l’enfer en s’appuyant sur le seul texte de Matthieu (25, 41) qu’il prend à la lettre : « Allez-vous en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges » .
A l’appui de ses affirmations, il disait que « des corps humains animés et vivants pouvaient subsister indéfiniment dans les supplices des feux éternels…» (La cité de Dieu. Garnier. T. III. P.367).
Il admettait tout au plus que les souffrances de l’enfer puissent être plus ou moins douloureuses selon la nature plus ou moins grave des manquements commis pendant la vie de chacun.
Mais en aucun cas, « qu’après un espace de temps déterminé, plus long ou plus court selon la grandeur de leurs crimes, ils puissent être appelés à la délivrance » ( Op. cit. p. 409). L’enfer est éternel.
Augustin est resté l’un des plus grands Pères de l’Eglise latine, qui a par contre condamné Origène pour avoir soutenu « qu’après une expiation plus longue et plus douloureuse, le diable et ses anges pourraient être réintégrés dans la société des saints anges » (op. cit.. p.410).
Augustin déploie une immense énergie pour maintenir le sens littéral du verset de Matthieu, à l’encontre de la sagesse d’alors, des philosophes et des disciples d’Origène (dont à notre époque Hans Urs von Balthasar).
Dans la seconde partie de la Cité de Dieu, il affronte pour les réfuter, plusieurs opinions qui circulent parmi les chrétiens : « il suffirait pour assurer son salut de réciter tous les jours le Notre Père, d’être baptisé, et de donner des aumônes »…
L’Enfer. Miniature, datant de 1460, extraite de la Cité de Dieu, ouvrage de saint Augustin traduit par Raoul de Presles.
Le luxe de précisions avec lequel il décrit l’enfer a inspiré des générations de prédicateurs et de très nombreux artistes occidentaux. Parmi eux, Dante, dont nous reparlerons plus loin.
C. L’éternité de l’enfer dans les conciles.
C’est seulement en 553 que le cinquième concile œcuménique de Constantinople II, a affirmé comme un article de foi l’existence d’un enfer éternel, avant de le confirmer en 1215 au concile de Latran IV, puis en 1440 à celui de Florence…
« L’enseignement religieux a usé et abusé pendant des siècles de cette affirmation, au point que la vie chrétienne a fini par paraître conduite davantage par la peur que par l’amour » (Théo. Ed. Droguet-Ardant/Fayard. 1992. p.895).
De là cette hantise des chrétiens d’autrefois de ne pas mourir en état de péché mortel pour ne pas tomber ente les mains de Satan, et de ses démons qui les tortureraient à jamais.
De si grands artistes… Tant de génie dépensé… Pendant tant d’années… Tant de détails fascinants pour l’historien des religions… Mais sur des thèmes qui ne disent plus grand chose à nos contemporains…
Encart.
Un souvenir. Je devais avoir cinq ou six ans, j’étais devant la table de toilette – nous n’avions pas l’eau courante dans notre chambre – et j’entends encore maman me raconter ce qu’elle avait compris du récit de la parabole du bon grain et de l’ivraie et de l’explication que Jésus en avait donnée : l’ivraie sera brûlée… et ainsi en sera-t-il à la fin du monde : tous les méchants seront jetés dans la fournaise de feu… Maman avait du mal à accepter que Jésus ait pu dire cela…Mais il l’avait dit… C’était donc vrai…
Elle m’apprendra plus tard les « mythologies » égyptiennes, mésopotamiennes, grecques et romaines.
Mais comment pouvait-elle supporter qu’il y ait dans le christianisme, des mythes aussi inacceptables que l’éternité de l’enfer ?
Fin de l’encart.
Fin du troisième envoi de la troisième partie.
La mort, et après ? Troisième partie. Deuxième envoi.
21 novembre 2014 § 2 Commentaires
Suite et fin du Chapitre I : Des images dramatiques et effrayantes du jugement dernier.
Sommaire du deuxième envoi.IV. Rogier van der Weyden. Les Hospices de Beaune. Un enfer sans diables. (1443-1452). V. Hans Memling. (1467-1471). VI. Michel Ange : la Chapelle Sixtine. (1536-1541). VII. L’une des grandes fresques des parois extérieures d’une des églises des monastères de Bucovine (Voronej. 1534-1535). VIII. Une liste non exhaustive d’autres jugements derniers.
Fin de ce sommaire.
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IV. Rogier van der Weyden (1399- 1464). Les Hospices de Beaune. Un enfer sans diables. (1443-1452).
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Le polyptyque du Jugement dernier est placé au-dessus de l’autel de marbre de la chapelle de l’hospice fondé en 1443 par le chancelier de Bourgogne, Nicolas Rolin.
A. Panneau central.
En haut, entouré des instruments de la passion que tiennent des anges, le Christ-juge semble assis sur un arc-en-ciel. Son manteau rouge est ouvert sur la poitrine pour montrer la plaie de son côté.
Une branche de lys flotte au-dessus de sa main droite, levée vers le ciel pour y accueillir les élus. Son bras gauche s’abaisse, surmonté d’un glaive qui semble flotter dans l’air, comme si, indécis, le Christ ne savait pas encore s’il allait ou non frapper ceux qui mériteraient d’être damnés…
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Juste en-dessous du Christ, entouré d’autres anges sonnant de la trompette, Michel, le bel archange, immense, tout de blanc vêtu, une dalmatique dorée sur les épaules, tient, impassible, la balance du jugement. Il semble, hélas ! qu’elle penche du mauvais côté.
B. Trois panneaux à gauche du Christ et de l’archange Michel…
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Au bas d’un arc-en-ciel, à la droite du Christ, agenouillée à ses pieds, la Vierge joint les mains pour intercéder en notre faveur. Depuis les noces de Cana, les chrétiens savent bien que Jésus ne peut rien refuser à sa mère…
En-dessous de la Vierge et des bienheureux, tout en bas, de petits êtres nus surgissent de la terre à l’appel des trompettes. Ce sont les élus qui ont l’air si heureux d’être là…
Dans les deux panneaux de gauche, ils se dirigent vers un ange qui les prendra par la main pour les guider vers les marches de marbre de l’escalier du paradis…
C. Trois panneaux, à droite du Christ et de l’archange saint Michel…
Sur le premier, à gauche, saint Jean-Baptiste et deux apôtres.
L’un des deux, habillé d’une robe vermillon, la barbe grise et les cheveux bouclés, semble soucieux et plein de compassion à l’égard des damnés qui sont en-dessous de lui. Il penche tristement la tête de leur côté et, les mains ouvertes, prie peut-être pour eux. Mais en est-il encore temps ?
Ce n’est sans doute pas par hasard s’il s’agit de saint André, le patron de la Bourgogne et de son duc, Philippe le Bon.
En-dessous, dans la partie basse du retable, des damnés qui, comme les élus de l’autre côté, viennent eux aussi de sortir de terre…
Des damnés, mais pas un seul diable… Leur enfer, dès qu’ils revoient la lumière du jour, il est en eux sur leurs visages révulsés. Il est dans leur impossibilité de participer au bonheur qui émane des anges, des saints et des élus. Il est dans l’indifférence que semble manifester à leur égard le Christ qui n’a pas un regard pour eux, non plus que l’archange Michel…
Ils ne peuvent même pas voir les apôtres qui sont assis au-dessus d’eux.
Juste en dessous du bon saint André, un couple terrorisé. Elle baisse la tête, les mains jointes. Lui lève la main droite en arrière vers le ciel, dans un dernier adieu.
Sur le deuxième panneau, un peu plus loin, à droite, un deuxième groupe de quatre apôtres et de trois saintes femmes. Assis comme André et son compagnon sur une nuage. En dessous, d’autres damnés, deux jeunes femmes et deux hommes.
Sur des rochers dont les fissures laissent déjà s’échapper d’inquiétantes flammèches… ils courent la tête basse, les jambes pliées, la même terreur sur leurs visages.
L’un des hommes se prend la tête dans les mains, l’autre serre les poings de rage. L’une des jeunes femmes est en train de perdre l’équilibre, sa longue chevelure tirée par un autre damné, déjà tombé dans le vide, qui s’y accroche pour essayer de remonter. La seconde, plus en avant, va tomber à son tour.
Leur enfer, on le décèle dans le rictus de leurs bouches et dans l’angoisse de leurs regards.
Sur le dernier panneau à droite, enfin, les damnés ont déjà basculé. Ils culbutent les uns sur les autres, dans ce gouffre noir dont jaillissent les flammes qui commencent à les brûler, la géhenne dont parle Jésus, une fournaise dont les démons sont ici étrangement absents.
Le gouffre est bordé d’un côté par des rochers abrupts, de l’autre par le revers déchiqueté d’un gros nuage qui le sépare du ciel des élus, ce ciel qui n’est pas pour eux, et les damnés le savent.
V. Hans Memling. (1467-1471).
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Le jugement dernier. Aujourd’hui à Gdansk.
Dans le volet central, Memling a repris en partie la composition du Jugement dernier de Van der Weyden aux Hospices de Beaune.
Le Christ est représenté en majesté, de face, ses pieds reposant sur un globe, transposition chrétienne de l’imagerie impériale romaine depuis Constantin. De sa bouche sortent une épée et un lys, qui symbolisent la justice et la miséricorde. Il trône sur un arc-en-ciel, symbole de réconciliation entre Dieu et l’humanité. Il est entouré des douze apôtres, et de Marie et saint Jean-Baptiste, qui intercèdent en faveur des humains. Au-dessus d’eux des anges portent les instruments de la passion.
En dessous, saint Michel pèse les âmes des morts. Il a revêtu son armure. C’est le chef la milice céleste, à la tête de laquelle il a triomphé des anges rebelles. Sur l’un des plateaux de sa balance, un élu, sur l’autre un malheureux, qui, déjà, est tiré par les cheveux vers l’Enfer. À ses pieds des morts sortent de leur tombe, encore enveloppés de leur linceul.
Sur le volet de gauche, Saint Pierre accueille les élus. Des anges leur ont donné des vêtements. « Ils retrouvent la dignité des attributs qu’ils avaient de leur vivant ». La procession monte sur un escalier en cristal vers un portail à l’architecture gothique.
Un pape dont la tiare dépasse au-dessus des têtes a déjà atteint le portail, suivi d’un évêque à qui on rend sa mitre. Les élus sont accueillis par des Anges musiciens entourés d’une sorte de halo lumineux.
Sur le volet de droite, les corps des damnés sont précipités dans les flammes de l’enfer par les griffes crochues d’affreux diables. L’un d’eux jette des charbons ardents sur le sexe d’une jeune femme enceinte…
VI. Michel Ange : la Chapelle Sixtine. (1536-1541).
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Un autre monde, enfin. En pleine Renaissance, l’œuvre immense d’un vieillard angoissé. « Hélas, hélas, je vais et je ne sais pas où, et j’ai peur, écrit-il dans l’un de ses sonnets (XLIX), et je vois, Seigneur, je vois le châtiment éternel, pour le mal que j’ai fait en connaissant le bien. Et je ne sais plus qu’espérer »…. Michel Ange est bien près du désespoir…
Son Christ, un homme nu, est beau comme une statue grecque, mais il a le regard dur. Un Dieu vengeur, en colère, celui du Dies irae, dies illa, un Jupiter tonnant, qui n’accorde pas la moindre attention à la colonne montante des élus, mais foudroie de la main droite la colonne descendante des damnés.
A côté de lui, la Vierge se replie sur elle-même, détourne la tête, couverte par un voile blanc, les yeux mi-clos, triste, elle ne peut plus rien pour personne…Trop tard…
Les chairs, celles des élus comme celles des damnés, sont pesantes, les corps se tordent et se mêlent dans un amas de muscles. Un tourbillon cosmique… Il y a bien à droite de cette image une corde à laquelle s’accroche un couple enlacé qui cherche à rejoindre le groupe des élus. L’un de ceux-ci tient ferme la corde pour les hisser.
A gauche, on voit aussi quelques autres élus s’entraider dans leur ascension. Mais ce sont, me semble-t-il, parmi les seuls signes de solidarité dans cet univers dominé par la peur.
Tout en bas, à droite le flamboiement d’un ciel d’incendie annonce les flammes de l’enfer…
De sa rame brandie comme une lance, un affreux batelier nu, des cornes sur la tête, pousse les damnés à se jeter dans l’eau sombre du Styx, le fleuve de la haine… C’est la barque de Caron qui conduisait les impies et les criminels vers ce Tartare des Grecs, où ils étaient à jamais la proie de tortures atroces, en punition des fautes qu’ils avaient commises au cours de leur vie terrestre contre les dieux et contre les hommes…
Comment un pape a-t-il pu accepter un tel retour à cette mythologie païenne… Ici, sur le mur de cette chapelle, au-dessus de l’autel, sous les yeux des cardinaux qui devaient demander la lumière de l’Esprit Saint avant de lui choisir un successeur ?
Je récuse pour ma part le Christ-Juge de la Sixtine, son ciel vide d’espoir et la vision binaire de l’au-delà que Michel Ange a fait sienne.
Et je relève avec joie que dans la prière que Jésus nous a laissée, il n’est pas dit que « ton jugement soit rendu », mais « que ton règne vienne ».
VII. L’une des grandes fresques des parois extérieures d’une des églises des monastères de Bucovine (Voronej. 1534-1535).
Façade extérieure de l’église du monastère de Voronej, construite à l’initiative d’un prince moldave du XVIème siècle.
La fresque, d’inspiration byzantine, en occupe toute la surface. J’y ai retrouvé, plus étroit au départ, mais plus long qu’à Padoue, le fleuve de feu qui s’échappe des pieds du Christ-juge, la balance ici tenue par la main de Dieu lui-même, les longues processions de saints et de saintes se dirigeant vers une porte dont saint Pierre tient la clef, et bien d’autres personnages, bibliques ou non, dont la présence au jour du jugement fait partie des traditions iconographiques des Eglises orthodoxes.
Un détail. C’est bien ici la main de Dieu qui tient elle-même la balance du jugement.
Les jugements derniers que nous venons de voir répondaient parfois à des commandes précises de tels ou tels commanditaires : Ce Scrovegni de Padoue dont le père avait de gros péchés à se faire pardonner ? Ce prince moldave ? Ce pape pour la Sixtine ?
VIII. Pour mes amis lecteurs : à consulter avant de partir en voyage…
Deux listes d’autres jugements derniers :
A. Sur des tympans romans et gothiques.
Je vous en ai déjà montré quelques-uns dans la deuxième partie de mon envoi sur « la mort, et après ? » dans le Nouveau Testament.
En voici une liste non exhaustive : Beaulieu, Conques, Moissac, Autun, Saint-Denis, Chartres, Paris, Amiens, Arles, Bourges, Bordeaux, Reims, Le Mans, Poitiers, Nuremberg, Strasbourg, Orvieto (un pilier de la cathédrale), etc…
B. Sur des fresques, des peintures, des gravures (en complément de ceux que je viens de vous présenter):
Le jugement dernier d’Orcagna sur le Campo Santo à Pise, entre 1344 et 1368.
Quatre de Fra Angelico : Un à Rome, un à Berlin, et deux conservés à Florence au musée San Marco.
Celui de Stefan Lochner vers 1435, à Cologne.
Celui de Signorelli, à Orvieto.
Celui de Dürer. Gravure. 1509-1511.
Trois de Bosch :
– A Vienne, après 1482.
– A Munich, non achevé.
– A Bruges (peint par le peintre ou son atelier).
Un de Rubens à Munich, Alte Pinakotek, de 1616.
Fin du deuxième envoi de la troisième partie.
La mort, et après ? Suite et fin.
14 novembre 2014 § 1 commentaire
Envois à partir du 14 novembre 2014.
Comme je vous l’ai annoncé au début de septembre dernier, je me propose de vous présenter maintenant des œuvres d’art qui se sont inspirées de l’évolution de la vision chrétienne de l’au-delà depuis le temps des Pères de l’Eglise jusqu’à aujourd’hui.
IIIème partie : Le jugement dernier, l’enfer et les diables.
IVème partie : Purgatorium et Purgatoire.
Vème partie : Le Ciel : la rémission des péchés, le paradis, la communion des saints et la vie du monde à venir.
VIème partie: Un voyage dans l’au-delà. La Divine Comédie de Dante.
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IIIème partie. Le jugement dernier, l’enfer et les diables.
Sommaire.
Ch. I. Dans l’art occidental, des images souvent dramatiques et effrayantes du jugement dernier.
I. San Apollinare Nuovo à Ravenne. Début du VIè siècle.
II. La grande mosaïque de Torcello.
III. Le jugement dernier de Giotto à Padoue. (1303-1306).
(Fin du premier envoi)
IV. Fra Angelico. San Marco. (1431-1435).
V. Rogier van der Weyden. Les Hospices de Beaune. Un enfer sans diables. (1443-1452).
VI. Hans Memling. (1467-1471).
VII. Michel Ange : la Chapelle Sixtine. (1536-1541).
VIII. L’une des grandes fresques des parois extérieures d’une des églises des monastères de Bucovine (Voronej. 1534-1535).
IX. Une liste non exhaustive d’autres jugements derniers.
(Fin du deuxième envoi)
Ch. II. Un enfer insupportable et éternel.
Ch. III. Le ou les diables dans l’art occidental. Des premiers siècles à aujourd’hui.
Fin du sommaire.
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Ch. I. Dans l’art occidental, des images souvent dramatiques et effrayantes du jugement dernier.
Sur le jugement final, les mots sont les mêmes dans les deux Symboles de foi « – Il viendra – ou reviendra – juger les vivants et les morts », complétés dans celui de Nicée par « dans la gloire ».
Dans les siècles qui suivront, l’accent sera mis dans les jugements derniers sur la séparation entre les élus et les damnés, les premiers appelés au paradis pour toujours, les seconds à l’éternité d’un enfer horrifiant. Ce que diront les prédicateurs jusqu’au début du XXème siècle et ce que les artistes seront ainsi conduits à montrer dans leurs œuvres.
I. San Apollinare Nuovo à Ravenne. Début du VIè siècle.
L’un des panneaux de mosaïque de l’étage supérieur des parois de la nef. Première image encore relativement paisible : Le Christ séparant les brebis des boucs.
Jeune, imberbe, la taille mince, le Christ, revêtu d’une toge pourpre, est entouré de deux anges, aussi grands que lui, l’un vêtu de rouge, à sa droite, l’autre de bleu, à sa gauche.
Il accueille d’un geste de la main droite les trois grandes brebis blanches qui s’avancent vers lui la tête haute et il les confie à l’ange rouge, couleur de la vie.
Du côté opposé, trois chèvres au poil sombre attendent sagement, sans angoisse apparente, de connaître leur destin.
La main gauche du Christ et celles des anges, demeurent cachées sous leurs toges. Peut-être pour conjurer le mauvais sort attaché à la gauche.
« Sinestra » a donné en français sinistre et sinistrose… Et c’est l’ange bleu, couleur de la mort, qui devra prendre les chèvres en charge… L’une des premières allusions iconographiques, encore discrète, au châtiment des méchants.
« Et seront rassemblées devant lui toutes les nations. Et il séparera les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres. Et il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche » (Mt. 25. 31-33).
II. La grande mosaïque de Torcello.
Au début du XIIème siècle, sur la façade intérieure de la cathédrale de Torcello, le jugement dernier se déroule en cinq registres superposés qu’il faut regarder de haut en bas, tous sur fond d’or.
A. Premier registre : L’Anastasis.
Un registre, spécifique au jugement dernier de Torcello, qui nous présente ici l’événement fondateur pour les chrétiens, sans lequel il ne pourrait y avoir ni résurrection des morts, ni jugement : la victoire du Christ sur la mort, sous la forme byzantine d’une immense Anastasis.
Je vous ai déjà présenté celle de Karié Djami (cf. plus haut) et je ne reviendrai pas ici sur l’origine et la signification de cette vision.
Au centre, encadré par deux grands anges, le Christ, debout, immense, la robe brune recouverte d’un grand manteau bleu nuit, tenant à la main l’étendard de la Résurrection, une croix de Lorraine.
(Voir plus loin un encart sur cette croix de Lorraine…).
De ses pieds, il écrase l’Hadés, celui des Grecs, la Mort, dont les portes sont brisées et les clefs dispersées.
Il prend Adam par le poignet pour le délivrer des souterrains du shéol dans lequel les « âmes », les ombres des morts, attendent leur tour.
Juste derrière Adam, un peu au-dessus de lui, une très jolie jeune femme, drapée dans un voile rose clair : Eve…
Au même niveau, à gauche, David et Salomon ; à droite, un peu plus bas, un groupe de prophètes, auxquels saint Jean-Baptiste montre du doigt le Christ : c’est bien lui, le Rédempteur.
B. Deuxième registre.
Entouré des douze Apôtres assis et de groupes de saints et d’anges, membres de la cour céleste, le Fils de l’Homme trône dans sa mandorle de gloire, comme il apparaît déjà dans les Ascensions byzantines. A droite, le Précurseur, à gauche, sa mère, les deux intercesseurs qui forment avec lui ce groupe que les Grecs appellent la Déisis.
Ce n’est pas encore tout à fait l’heure du jugement… Mais déjà un fleuve de feu, encore étroit, s’échappe de la mandorle du Christ pour s’élargir plus bas à l’entrée de l’enfer.
C. Les trois derniers registres.
1. Le troisième
Au centre, l’Etimasie, la garde par des anges du trône encore vide où le Christ-juge devra s’asseoir et devant lequel s’agenouillent déjà Adam et Eve, symbole de l’humanité toute entière…
Des deux côtés, à l’appel des anges, la restitution, à l’identique, des restes des morts :
A droite, des monstres marins, sur lesquels trône comme une déesse de la mer – Amphitrite ? -, recrachent un pied, une main, un corps, ceux des noyés qu’ils avaient engloutis, ou peut-être, ceux des cadavres que l’on avait dû jeter au large, dans l’Adriatique, faute de place dans le cimetière de cette petite île surpeuplée…
A gauche, les gueules des lions et autres bêtes sauvages rejettent les bras et les jambes des martyrs qu’ils avaient dévorés.
Juste au dessus, quatre cadavres déjà réveillés, debout dans leur tombe, encore enveloppés de leurs linceuls comme le Lazare de l’Evangile, tendent les bras vers les anges pour être délivrés.
2. Le quatrième registre :
A gauche, ceux qui sont déjà élus, saints et saintes, patriarches et confesseurs, se dressent debout, les yeux levés vers le Christ.
A droite, des anges poussent avec leurs longues lances les réprouvés dans le fleuve de feu. Parmi eux, des grands de ce monde, un roi, un évêque, un chevalier… De petits diables noirs les saisissent par la tête pour les amener devant leur chef, Lucifer, ou Satan, le roi de l’enfer…
Ce roi est assis sur un trône. Il n’a, en soi, rien de particulièrement méchant…Un vieillard… Chevelure et barbe blanche, en désordre, les grands yeux fixés sur nous, les spectateurs. Et un corps bleu-gris. Inattendu…
Il tient sur ses genoux un adolescent qui fait penser à Jésus, la main levée pour enseigner… Ce devrait être l’Antéchrist, le faux messie, le faux prophète, l’Abominable Dévastateur annoncé dans ce terrible passage de l’Evangile de Matthieu (24, 15-25) (voir sur ce point note TOB).
Et le siège de son trône est fait de serpents superposés, dont les appuis s’achèvent. par des gueules de loups féroces aux longues dents, qui sont en train de dévorer des corps de damnés.
3. Le cinquième registre :
Tout en bas, à l’extrême gauche, l’âme d’un élu repose déjà dans le sein d’Abraham, d’autres attendent d’y monter… A la prière de la Vierge et de Jean-Baptiste avec la croix de Lorraine, un ange montre la porte étroite du paradis pour le moment fermée par un séraphin rouge mais que saint Pierre à droite, s’apprête à ouvrir…
Au centre, au dessus du portail de la cathédrale, l’archange à gauche, tient à la main la balance du jugement que deux grands diables noirs, venant de droite, essayent de faire pencher de leur côté.
En dessous d’eux, la Vierge les mains ouvertes en l’honneur de son Fils.
A l’extrême droite, des hommes nus, sortis de leurs tombeaux à la résurrection générale, semblent attendre avec angoisse de connaître leur sort… A leur gauche, des damnés brûlent déjà dans les flammes…
En dessous, des crânes dans l’abîme… des serpents sortent des trous laissés par leurs yeux…
Le jugement dernier de Torcello est l’une des plus terribles images de la mythologie chrétienne…
Encart sur la croix de Lorraine
(Source : Google, wikipédia).
Cette croix double a été formée d’un assemblage de reliques de la Vraie Croix en bois noirci qui se trouvait à Byzance au début du XIIIème siècle.
De Manuel Comnène, elle passa ensuite de mains en mains pour aboutir au XIVème siècle chez les ducs d’Anjou et de Naples. On peut voir encore aujourd’hui cette croix au sommet du clocheton central de la cathédrale saint Maurice d’Angers.
En épousant Marie de Hongrie, Charles de Naples, un Anjou, (1254-1309), fit entrer cet emblème dans les armes du royaume de Hongrie où il s’est ajouté à la croix penchée placée sur la couronne des premiers souverains Magyars.
Le roi René, petit-fils de Louis Ier d’Anjou et duc de Bar par mariage, fit passer la croix d’Anjou dans les armoiries (mais non dans le blason) des ducs de Lorraine. C’est ainsi que cette croix fit son apparition en France à la fin du XVI lors de la Ligue, en tant qu’arme de la famille de Guise.
Plusieurs siècles se passent. Le premier juillet 1940, le vice-amiral Muselier, commandant des forces navales et aériennes françaises libres, propose au général de Gaulle, pour lutter contre la croix gammée, d’adopter cette croix de Lorraine comme symbole de la France libre.
L’amiral Muselier était d’origine lorraine et les armes du 507e régiment de chars de combat que commandait le colonel de Gaulle en 1937-1939 comportaient une croix de Lorraine.
Ce symbole a été adopté ensuite par tous les Français libres et figurera sur la croix de l’Ordre de la libération créé à Brazzaville le 16 novembre 1940, sur la médaille de la Résistance, sur la médaille commémorative des services volontaires dans la France libre, créée par décret le 4 avril 1946. La croix de Lorraine est également présente sur des monuments et sur des timbres créés sous les gouvernements du général de Gaulle.
Fin de l’encart.
III. Le jugement dernier de Giotto à Padoue. (1303-1306).
Au tout début du XIVème siècle, une grande fresque peinte, pour la chapelle de l’Arena, qu’un riche bourgeois de Padoue, Enrico Scrovegni, avait fait construire en espérant racheter ainsi l’âme de son père avaricieux et sauver la sienne. Elle est conforme aux traditions byzantines. Comme la mosaïque de Torcello, elle occupe toute la paroi intérieure de la façade. Elle aussi est divisée en plusieurs registres horizontaux.
Tout en haut, juste sous la voûte, deux anges, portant cuirasse déroulent au-dessus du Christ la grande toile bleue du firmament.
Sur celle-ci, apparaissent déjà, du côté de l’ange de droite que je reproduis ici, la lune blanchâtre, et, sur l’image symétrique de l’ange de gauche, un soleil jaunâtre tandis qu’au fond, derrière ces anges, j’aperçois les portes d’or de la Jérusalem céleste. Souvenir de l’Apocalypse…
Au dessous d’eux, à gauche comme à droite, des légions d’anges chantent la gloire de Dieu.
Le premier de chaque groupe brandit un oriflamme blanc au monogramme du Christ. Les deux suivants sont casqués et portent d’autres étendards, vert ou rouge sombre… Ce sont les chefs de cette armée céleste que Jésus aurait pu demander à son Père de lui envoyer pour le secourir lors de son arrestation…
En-dessous de ces deux légions d’anges, six apôtres sont assis de chaque côté, entourant le Christ pour juger avec lui les douze tribus d’Israël…
Lui est assis au centre sur un trône à l’intérieur d’une mandorle dorée, cernée par un arc-en-ciel et portée par des anges. Son regard est triste et doux. Son ample robe rouge est fendue pour que nous puissions voir la plaie de son côté. Sa main droite accueille les élus mais la gauche semble, très mollement, écarter les damnés.
Comme déjà à Torcello, et sur les tympans romans de la même époque, cette vision du jugement ne permettait aucune nuance : Les « bons » montaient au ciel, les « méchants » étaient jetés dans l’abîme infernal. Une vision binaire et définitive de l’histoire du salut, dans la ligne du texte de Matthieu, de la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare et de celles du banquet et de la doctrine professée par saint Augustin dans la Cité de Dieu (voir plus loin)…
En dessous encore, mais cette fois, seulement à gauche, la foule des élus s’avance en rangs serrés, comme une armée de fantassins en marche, encadrés par des anges.
Des laïcs, un juge ou un professeur coiffé de sa barrette, un homme d’armes cuirassé et casqué.
Tout en bas, au pied de la croix nue du Christ, le donateur, Scrovegni, est représenté, portant son église, avec l’aide d’un religieux, pour la présenter aux trois Myrophores…
Comme déjà présentaient la leur au Christ, l’évêque Ecclésius à san Vitale de Ravenne, l’évêque Euphrasie à Porec, dans l’Istrie byzantine, et plus tard encore le saint évêque Emilius portant dans ses bras le couvent de l’Annonciation d’Ascoli qu’il charge l’ang e Gabriel d’offrir à la Vierge Marie lorsqu’il aura franchi le seuil de sa demeure…
Une très belle peinture de Carlo Crivelli, datée d’environ 1486, qui est aujourd’hui à Londres, à la National Gallery et que je vous avais déjà présentée dans mon envoi sur l’Annonciation (Prologue).
A droite, l’enfer…
Même réalisme dans ce torrent de lave en feu qui sort de la partie inférieure droite de la mandorle du Christ et se répand comme un large fleuve, qui se divise en trois bras, entraînant les corps des damnés dans leurs courants et excluant tout retour en arrière.
Des corps minuscules par rapport à ceux des élus. La taille d’une friture…
En-dessous encore, comme sur certains tympans des cathédrales, Satan est un monstre énorme, bestial, adipeux, assis sur un dragon, qui empoigne ses victimes pour les dévorer l’une après l’autre comme l’ogre des contes de fée…
Fin du premier envoi de la troisième partie.
La mort, et après ? Deuxième partie. Quatrième envoi.
31 octobre 2014 § 2 Commentaires
« Il est descendu aux enfers ».
Sommaire
Ch. I. Les textes.
I. Les symboles de foi.
II. Les autres textes néo-testamentaires.
III. L’évangile de Nicodème.
Ch. II. La « descente aux limbes » dans l’art occidental.
Ch. III. L’Anastasis en Orient.
Ch. I. Les textes.
I. Les symboles de foi.
L’affirmation ne figure ni dans les kérygmes (du grec, proclamation des crieurs publics), les toutes premières professions de foi du temps des apôtres, ni dans celles de la nuit pascale et du baptême, ni dans le symbole de Nicée (325), ni enfin dans celui de Nicée-Constantinople (381).
On la trouve en revanche dans le symbole dit des Apôtres qui a vu le jour au IIème siècle et a pris sa forme définitive au VIème siècle, celui du « Credo » des jours ordinaires de la messe d’aujourd’hui.
Dans cette profession de foi, l’article consacré à la descente du Christ aux enfers (traduit très librement, en Suisse romande, par » il a forcé le séjour des morts ») ne fait son apparition qu’à la fin du IVe siècle, d’abord en Italie du Nord et en Gaule, puis en Espagne et en Afrique du Nord.
Il ne se généralisera en Occident qu’à la fin du VIIIe siècle : « Il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli, il est descendu aux enfers, le troisième jour il est ressuscité des morts ».
II. Les autres textes néo-testamentaires.
L’Évangile de Matthieu (12, 40) faisait déjà dire à Jésus : « De même que Jonas fut dans le monstre marin durant trois jours et trois nuits, de même le Fils de l’homme sera dans le sein de la terre durant trois jours et trois nuits ».
Il existe aussi quelques rares autres textes du Nouveau Testament qui ne sont pas toujours faciles à interpréter :
1. Dans Eph. 4.8-10. (61 à 63 après Jésus Christ) : Paul écrit : « Monté dans les hauteurs, il a capturé des prisonniers… Il est monté ! Qu’est-ce à dire, sinon qu’il est aussi descendu dans les régions inférieures de la terre ?
Celui qui est descendu, est aussi celui qui est monté plus haut que tous les cieux, afin de remplir l’univers »…
2. Dans I Pierre. 3, 19, une épître écrite très probablement entre 70 et 80, note la TOB : « Mis à mort en sa chair et rendu à la vie par l’Esprit. C’est alors qu’il est allé prêcher même aux esprits en prison, aux rebelles d’autrefois, quand se prolongeait la patience de Dieu aux jours où Noé construisait l’arche… ». La portée de cette « prédication » fait encore l’objet de débats entre les spécialistes…
3. Dans les Actes (2,31), l’auteur (Luc) écrit à propos de la résurrection du Christ que celui-ci « n’a pas été abandonné au séjour des morts et que sa chair n’a pas connu sa décomposition ».
III. L’Evangile de Nicodème.
Un premier apocryphe Epistula Apostolorum évoquait déjà la descente aux enfers au IIème siècle. Mais le texte essentiel est l’évangile de Nicodème, composé en grec au IVe siècle.
Dans sa forme originale (en grec), après avoir parlé du procès et de la mort de Jésus puis, à travers la figure de Joseph d’Arimathie et de trois Galiléens, de la résurrection et de l’ascension du Christ, le texte de cet « Evangile » cite notamment les évangiles canoniques et insiste sur le fait que Jésus a accompli les prophéties de l’Ancien Testament.
Rapidement traduit en latin, il connut en Occident un très grand succès, dont témoigne l’existence de plus de 400 manuscrits.
La forme la plus répandue au Moyen Âge peut être datée du VIe siècle ; elle a été traduite au IX/Xe siècle en grec.
Il a été souvent cité et exploité, aussi bien dans les encyclopédies médiévales et dans des chroniques historiques que dans des manuels de prédication.
En voici quelques extraits tels qu’ils ont été rapportés au XIIème siècle par Jacques de Voragine dans sa Légende dorée. (Tome I. Garnier Flammarion. Paris. 1967. p.278 et ss.) :
L’auteur commence par rappeler que les Evangiles canoniques, comme nous l’avons dit plus haut, n’expliquent pas très clairement comment « Jésus fit sortir les saints Pères des limbes où ils se trouvaient et ce qu’il y fit ».
Mais Nicodème pria deux fils du vieillard Siméon, qui s’étaient trouvés aux enfers avant l’arrivée de Jésus, de leur raconter ce qui s’était passé : « Nous étions, dirent-ils, avec tous nos pères les Patriarches placés au fond des ténèbres, quand tout à coup surgit une lumière qui avait l’éclat du soleil »…
Et aussitôt Adam, le père du genre humain, a tressailli en disant : « C’est la lumière éternelle qui a promis de nous envoyer une lumière qui lui est coéternelle »…
Et Isaïe s’écria : « Comme je l’ai prédit alors que j’étais vivant sur terre : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière »…
Alors survint notre père Siméon qui dit en tressaillant lui aussi de joie : « C’est moi qui ai reçu dans mes mains, au temple, le Christ nouvellement né »…
Ce fut ensuite au tour de Jean le Baptiste qui raconte comment il avait rencontré le Seigneur…
Et tous les patriarches et les prophètes qui entendirent ces exclamations tressaillirent eux aussi d’une grande joie.
Alors Satan, le prince et le chef de la mort, s’adressa à « l’Enfer », ici personnifié : « Prépare-toi à recevoir Jésus qui se glorifie d’être le Christ, le fils de Dieu. Mais il a eu peur de la mort et beaucoup d’hommes que j’avais rendus sourd ou muet ou boiteux, il les a guéris. »
« L’Enfer » répondit : « Dis-nous quel est cet homme, ce Jésus qui tout en craignant la mort résiste à sa puissance. »
Et Satan continua : « Je l’ai tenté, j’ai soulevé le peuple contre lui, j’ai préparé le bois de la croix. J’ai mêlé le fiel et le vinaigre… »
Et « l’Enfer » dit à Satan : « Surtout ne me l’amène pas ici, car je n’ai déjà pu retenir Lazare lui-même, qui s’est échappé de nos mains. »
Comme il parlait ainsi, une voix semblable à un tonnerre se fit entendre : « Ouvrez-vous, portes éternelles, le roi de gloire va entrer. »
Et le roi de gloire survint, il éclaira les ténèbres éternelles et, étendant les mains, il prit Adam par sa droite et lui dit : « Paix à toi et à tous tes fils les justes. »
Et le Seigneur s’élança des enfers et tous les Saints le suivirent. Il les confia à l’archange Michel qui les introduisit dans le paradis ».
Il est clair que les artistes du Moyen-Age se sont inspirés de ces textes dans leurs œuvres.
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Ch.II. La « descente aux limbes » dans l’art occidental.
Au début du Moyen Age, au temps de l’Espagne wisigothique (à partir du Vème siècle jusqu’à la conquête arabe de 711), et de saint Isidore de Séville (570-636), au cours de l’un des conciles de Tolède, peut-être celui de 633, le mot latin « enfers », au pluriel, va disparaître sans doute pour éviter tout risque de confusion entre le shéol des justes et l’enfer des damnés.
L’Eglise romaine le remplacera par le mot latin limbus, qui signifie la lisière ou la frange, et les artistes occidentaux nous montreront des « Descentes aux Limbes ». Il y en a eu beaucoup… Je vous en ai déjà présenté plusieurs dans le premier envoi de cet Itinéraire Iconographique en janvier 2012.
En voici quatre :
A. Jésus aux Limbes. Eglise saint Clément. Rome. VIIème siècle.
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C’est l’une des plus anciennes images de ce type en Occident.
A l’entrée d’une grotte, Jésus seul, debout dans une mandorle, se penche vers Adam et lui saisit le poignet droit pour le faire sortir d’une caverne plus profonde encore d’où sortent des flammes.
En dessous d’Adam, l’Hadès, la Mort des Grecs, sur les jambes de laquelle Jésus appuie son pied gauche pour l’immobiliser..
Tandis qu’au premier plan, un grand Juste, Moïse sans doute, hiératique, porte le livre de la Loi de la main gauche et lève la droite pour témoigner de la victoire du Christ sur la mort…
B. Cinq siècles plus tard, Duccio.
Descente aux limbes. Maesta. Sienne. 1308.
L’inspiration est encore byzantine. Le Christ a déjà le visage du ressuscité des apparitions. Il en porte les vêtements, la tunique orange et le manteau bleu nuit, au drapé brillant strié de filaments d’or. Au grand bâton crucifère qu’il tient à la main est accroché l’oriflamme de la victoire, une croix blanche sur un fond rouge, flottant au vent.
Avec sa longue barbe blanche, Adam semble très âgé, Eve a le visage raviné. Derrière eux, debout, prêts à sortir d’une grande caverne, la cohorte des anciens justes, des patriarches, des prophètes, les deux rois portant une couronne sur la tête, David déjà âgé et le tout jeune Salomon … Des regards intenses, tous fixés sur le Christ, porteur d’une espérance infinie…
Mais le Précurseur est absent. Les Limbes ne sont pas cet abîme des Anastasis byzantines (voir plus loin), dans lequel flotteront les portes de la mort, leurs gonds et leurs clefs. Et cet être velu que le Christ écrase de ses pieds, ce n’est pas l’Hadés grec, mais, reconnaissable à ses ailes de chauve-souris et à ses doigts crochus, fou de colère, Satan, le prince des démons.
C. Ecole de Savoie.
Descente aux limbes. Ecole de Savoie, vers 1480. Chambéry.
Adam est complètement nu, contrairement à la tradition romano-byzantine, celle de Giotto. Il est suivi d’une Eve beaucoup plus jeune et d’une première rangée de justes, tous également nus. Ils sortent, cette fois, de la gueule grande ouverte d’un monstre mythique, – le Léviathan ? – lui-même enfermé dans un donjon, dont des diables surveillent les abords.
Tout en haut, à l’extérieur de ce donjon, un petit démon tient entre les mains un pavé qu’il s’apprête à lâcher sur la tête d’Adam.
D. Mantegna.
Descente de Jésus aux limbes. 1470-1475. Frick Collection. New York.
À partir de la fin du XVIème siècle, des critiques ont sévèrement mis en cause l’historicité de cette descente du Christ aux enfers. Et l’intérêt des prédicateurs et des artistes pour ce récit a diminué. Dans mon adolescence, c’est à peine si l’on en parlait au catéchisme de persévérance. Et, au début des années 60, plusieurs de mes amis n’ont pas compris quel intérêt je voyais à en rechercher des reproductions à la bibliothèque du Musée des Arts Décoratifs.
Ch. III. L’Anastasis en Orient.
« Anastasis » signifie la « Montée », ou la remontée, du Christ du séjour de la mort, en emmenant avec lui les anciens justes qui l’attendaient dans le shéol….
Pour les Orientaux, cette « descente » sera aussitôt suivie d’une « remontée », annonçant que le Christ ressuscité viendra lui même prendre par la main Adam, Eve, et tous les justes morts avant Jésus, pour les délivrer du shéol et les emmener avec lui auprès de Dieu sans attendre la nouvelle création de leurs « corps, leur « résurrection » dans un « corps glorieux » lors du « retour du Christ…
A. Anastasis. Saint-Sauveur-in-Chora. Karie Djami. Constantinople.
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L’église de ce monastère a été fondée par Constantin, rebâtie par Justinien, puis de nouveau en 843. Les fresques et les mosaïques ont été réalisées entre 1303 et 1320, sous le règne des Paléologues. Elles ont été restaurées entre 1948 et 1958, lorsque l’église, que les Turcs avaient transformé en mosquée, est devenue un musée.
Outre nos premiers parents, sortant de leurs tombeaux, on voit ici :
A gauche, David et Salomon, conduits par Jean Baptiste auprès du Christ…
A droite, Abel en berger, sa houlette à la main, suivi d’un cortège de patriarches et de prophètes.
Pas de flammes, pas de diables dans ce shéol où pénètre le Christ déjà ressuscité.
Comme si pour les byzantins, cette Anastasis témoignait du salut apporté par la mort et la résurrection de Jésus avec plus de force encore que le « tombeau vide » et même que la « sortie » de ce tombeau.
C’est à mes yeux l’une des plus belles des icônes que je connaisse. Vous en trouverez ci-joint un détail que j’aime beaucoup pour sa lumière.
Détail du centre de la fresque de Karie Djami.
B. Une icône russe de Novgorod.…
Descente aux enfers. 2ème moitié du XIIIème siècle.
Un fond rouge.
Posant les pieds sur les portes brisées de l’Hadès et tenant de sa main gauche la croix de Lorraine (voir plus loin encart sur l’histoire de la croix de Lorraine), étendard de la résurrection, le Christ, saisit de la droite le poignet d’Adam pour l’élever au ciel avec lui.
Le corps d’Eve a été effacé. Seules ses deux mains suppliantes surgissent au-dessus de la tête d’Adam. A droite, le roi David, déjà âgé et son jeune fils Salomon…
Fin du quatrième envoi de la deuxième partie.
La mort, et après ? Deuxième partie. Troisième envoi.
30 octobre 2014 § Poster un commentaire
Le Christ et Satan. Le mal, l’enfer et la géhenne.
Sommaire
Ch. I. Satan et les démons. Les adversaires de Jésus.
I. Satan, l’adversaire du Christ.
II. Les trois tentations de Jésus de Botticelli.
III. Autres images propres à chacune des trois tentations.
IV. Satan, un obstacle sur la route de Jésus.
V. L’expulsion des démons.
Ch. II. Comment Jésus a-t-il parlé de l’enfer et de la géhenne, et annoncé le jugement final.
I. De l’enfer.
II. De la géhenne.
III. L’annonce du jugement final.
Ch. I. Satan et les démons. Les adversaires de Jésus.
I. Satan, l’adversaire du Christ.
L’Ancien Testament nous a parlé de Lucifer et des mauvais anges, de leur révolte contre Dieu, du combat de Michel et des anges fidèles contre eux et de leur chute dans l’enfer éternel…
Dans le Nouveau, Marc parlera de Satan, Matthieu du diable, d’autres auteurs du Malin, du Mauvais ou de Belzébuth… Le Coran l’appellera Iblis…
Il est d’abord l’adversaire de Christ. Son triomphe serait de le voir disparaître. Il entrera dans Judas. Mais en vainquant la mort, en descendant aux enfers (voir plus loin), avant de ressusciter, c’est le Christ qui l’écrasera du pied et l’Hadès – et la mort – avec lui…
Alors pour se venger de Dieu, il fera tout ce qu’il pourra pour empêcher les hommes d’atteindre à la vie divine. Son objectif : salir ce qui est beau, séparer ce qui est uni, pervertir ce qu’il y a de plus sacré, décourager ceux qui espèrent. Si je n’ai pas la télé, si je ne lis pas certains journaux, c’est sans doute parce que je ne veux pas entendre parler que de ce qui va mal dans le monde.
II. Les trois tentations de Jésus de Botticelli.
Pour la première fois depuis le serpent de la Genèse, un homme nous est montré directement aux prises avec Satan…
Botticelli. Fresque sur la paroi de la Chapelle Sixtine. 1481-1482.
En haut, les trois tentations du Christ…
A gauche, dans les bois et non pas au désert, les pierres que Satan lui propose de changer en pains.
Au centre, le Temple, ici une église Renaissance. Sur le haut d’une tour, un diable déguisé en moine propose à Jésus de se jeter en bas…
A droite, Satan presque nu, sur le bord d’un sommet rocheux, lui montre les richesses du monde, une belle ville, un port, des églises… Et derrière Jésus, des anges se préparent à le servir…
En bas de la fresque, un sacrifice offert par Aaron, en costume de grand prêtre, portant la tiare papale. Un hommage à Sixte IV qui tenait à assurer la primauté du pape sur les conciles.
III. Autres images propres à chacune des trois tentations.
A. A la première.
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Psautier enluminé. Vers 1222. Copenhague. Det kongelige Bibliotek
L’Esprit Saint conduit Jésus dans le désert. Il jeûne quarante jours et quarante nuits. Et après, il a eu faim.
Le tentateur lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains ».
Jésus lui répond : « Il est écrit : L’homme ne vivra pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». (Mt. 4. 1-4).
B. A la seconde.
Détail d’une miniature d’un manuscrit de « La cité de Dieu » de Saint Augustin.
Paris vers 1475-80 pour Jacques d’Armagnac, duc de Nemours.
La Haye, Museum Meermanno and Koninklijke Bibliotheek.
« Alors le diable l’emmène dans la Ville Sainte, le place sur le faîte du Temple et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas. Car il est écrit : « A ses anges, il donnera pour toi des ordres et ils te porteront sur leurs mains, pour t’éviter de heurter du pied quelque pierre ».
Et Jésus lui dit : « Il est aussi écrit : « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu ». (Mt. 4, 5-7).
C. A la troisième.
« Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne ; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit : « Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m’adores ».
Alors Jésus lui dit : « Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : « Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c’est à lui seul que tu rendras un culte » (Mt, 4, 8-10).
Deux images :
Duccio. Fresque de la Maesta. Sienne. Début XIVè siècle.
« Alors le diable le laisse. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient »….
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Autre détail de la miniature d’un manuscrit de « La cité de Dieu »
présenté plus haut.
IV. Satan, un obstacle sur la route de Jésus.
A. Dans le Nouveau Testament, plus souvent que dans l’Ancien, Satan est l’adversaire de Dieu. Mais jamais il n’est présenté comme un dieu. Alors que déjà en classe de cinquième, j’apprenais qu’en Perse, il y avait un Dieu du bien et un Dieu du mal… et qu’en Egypte, en Mésopotamie ou en Grèce, les puissances du mal avaient un statut divin…
Une fois seulement, Paul avait parlé de Satan ( II Cor. 4, 4 ), comme du « dieu de ce monde » qui a aveuglé l’intelligence des incrédules. Mais la TOB note que le « dieu de ce monde » ne peut avoir aucun pouvoir dans l’au-delà. A proprement parler, il ne peut plus exister. Il est la mort et le Christ a vaincu la mort ».
B. « Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait souffrir beaucoup…, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas ».
Mais lui, se retournant dit à Pierre : « Arrière de moi, Satan ! Tu m’es un scandale. Car tes sentiments ne sont pas ceux de Dieu, mais ceux des hommes » (Mt. 16 , 23).
V. L’expulsion des démons.
Envoyés en mission, les Douze (Mt, 14, 13) « expulsaient beaucoup de démons ». Plus tard, les soixante-douze disciples en firent autant. A leur retour, ils dirent à leur Maître : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom ! ». Or il leur dit (Lc. 10, 17-20) :. « Je voyais Satan tombant du ciel comme un éclair ! »
Gustave Doré. Satan tombe sur la terre.
Mais les plus célèbres de ces expulsions de démons sont celles que Jésus semble s’être réservées pour lui-même.
A. L’homme possédé d’un esprit impur dans la synagogue de Capharnaüm.
Il s’écria (Mc 1, 24) : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. »
Source : Google.
(1, 25) : « Jésus lui commanda sévèrement : « Tais-toi et sors de cet homme ». L’esprit impur le secoua avec violence et il sortit de lui en poussant un grand cri ».
B. Le démoniaque de la Décapole.
Le Gérasénien. ( Mc. 5, 1-13).
Icône publiée sur le bulletin de la Crypte de la paroisse orthodoxe de la Sainte Trinité en accompagnement d’une homélie du père Boris en 2002.
(Mt, 8, 28-34) : « Lorsqu’il fut à l’autre bord, dans le pays des Gadaréniens (ou Géraséniens chez Marc), deux démoniaques, sortant des sépulcres, vinrent au-devant de lui. Ils étaient si furieux que personne n’osait passer par là. Et voici, ils s’écrièrent : Qu’y a-t-il entre nous et toi, Fils de Dieu ? Es-tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps? Il y avait loin d’eux un grand troupeau de pourceaux qui paissaient. Les démons priaient Jésus, disant : Si tu nous chasses, envoie-nous dans ce troupeau de pourceaux. Il leur dit : Allez ! Ils sortirent, et entrèrent dans les pourceaux. Et voici, tout le troupeau se précipita des pentes escarpées dans la mer, et ils périrent dans les eaux. Ceux qui les faisaient paître s’enfuirent, et allèrent dans la ville raconter tout ce qui s’était passé et ce qui était arrivé aux démoniaques. Alors toute la ville sortit à la rencontre de Jésus; et, dès qu’ils le virent, ils le supplièrent de quitter leur territoire. »
Le Père Boris commente : « Un événement assez spectaculaire. Non pas tant par la guérison elle-même que par la manifestation de la puissance de ces forces démoniaques qui sont capables de précipiter dans la mer un troupeau entier d’un millier de porcs ».
C. Un possédé muet.(Mt. 9, 32-38).
Les Très Riches Heures du duc de Berry. Un exorcisme. Musée Condé. Chantilly.
« Le démon chassé, le muet se mit à parler. Et les foules s’émerveillèrent et dire : « Jamais rien de tel ne s’est vu en Israël ! »
Mais les Pharisiens disaient : « C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons.»
D. Juste après la Transfiguration, la guérison d’un enfant épileptique. (Marc 9. 14-29).
En descendant du Thabor, et « en venant vers les disciples, ils virent autour d’eux une grande foule et des scribes qui discutaient avec eux.
Dès qu’elle vit Jésus, toute la foule fut remuée et on accourait pour le saluer.
Il leur demanda : « De quoi discutez-vous avec eux ? »
Quelqu’un dans la foule lui répondit : « Maître, je t’ai amené mon fils : il a un esprit muet. L’esprit s’empare de lui n’importe où, il le jette à terre et l’enfant écume, grince des dents et devient raide. J’ai dit à tes disciples de le chasser, et ils n’en ont pas eu la force. »
Prenant la parole, Jésus leur dit : « Génération incrédule, jusqu’à quand serai-je auprès de vous ? Amenez moi l’enfant ».
Dès qu’il vit Jésus, l’esprit se mit à agiter l’enfant de convulsions ; celui-ci tombant par terre, se roulait en écumant.
Jésus demanda au père : « Depuis combien de temps cela lui arrive-t-il ? »
Il dit : « Depuis son enfance. Souvent l’esprit l’a jeté dans le feu ou dans l’eau pour le faire périr. Mais si tu peux quelque chose, viens à notre secours, par pitié pour nous. »
Jésus lui dit : « Si tu peux ! … Tout est possible à celui qui croit ». Aussitôt le père de l’enfant s’écria : « Je crois ! Maître, viens au secours de mon manque de foi ! »
Jésus, voyant la foule s’attrouper, menaça l’esprit impur : « Esprit sourd et muet, je te l’ordonne, sors de cet enfant et n’y rentre plus ! »
Avec des cris et de violentes convulsions, l’esprit sortit. L’enfant devint comme mort, si bien que tous disaient : « Il est mort ». Mais Jésus lui prenant la main, le fit lever et il se mit debout ».
Quand Jésus fut rentré à la maison, ses disciples lui demandèrent en particulier : « Et nous, pourquoi n’avons nous pu chasser cet esprit ? » Il leur dit : « Ce genre d’esprit, rien ne peut le faire sortir, que la prière. »
La Transfiguration de Raphaël. Pinacothèque du Vatican.
A gauche les neuf apôtres. Le jeune blond semble faire écho à l’Apôtre Philippe de la Cène. Le vieil homme assis serait André. L’apôtre à l’extrême gauche pourrait être Judas Iscariote.
A droite, le groupe familial du possédé.
Encart.
Au temps de Raphaël, l’épilepsie était souvent liée à la lune (morbus lunaticus), à la possession par les démons (morbus daemonicus) et aussi, paradoxalement, au sacré (morbus sacer). Au XVIe siècle, il n’était pas rare que les personnes souffrant d’épilepsie soient brûlées sur le bûcher, tant était grande la crainte provoquée par cette maladie. Le lien entre l’épilepsie et la phase de la lune sera seulement écarté scientifiquement en 1854 par Jacques-Joseph Moreau de Tours.
Wikipédia.
Fin de l’encart.
Affrontement avec les Juifs à ce sujet… Incrédules, traités de « fils du diable »… Le combat atteindra son paroxysme à la fin de la Cène lorsque Satan entra en Judas (Jn 13, 27)… En attendant la défaite finale de Satan, qui sera jeté avec la Bête, la Mort et l’Hadès dans l’étang de soufre et de feu. (Ap 10-14 et 20-14).
Il aura perdu son combat : L’empire du monde sera désormais entre les mains du Christ mort et glorifié…
Ch. II. Comment Jésus a-t-il parlé de l’enfer et de la géhenne, et annoncé le jugement final.
I. De l’enfer.
Le Vocabulaire de Théologie Biblique (Op.cit, p.354) nous dit que « Jésus attachait plus d’importance à la perte de la vie et à la séparation d’avec lui qu’à la description de l’enfer reçue dans le milieu où il vivait ».
Faut-il voir dans la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare (Lc. 16, 19-31), une affirmation décisive de Jésus sur les tortures éternelles infligées aux « méchants » après leur mort, un feu qui les dévorera en permanence et cette soif inextinguible qui en résultera ?
Lazare et le mauvais riche. Enluminure du Codex Aureus d’Echternach. XIème siècle.
Panneau supérieur : Lazare, dont le nom signifie « Dieu aide », couvert d’ulcères devant la porte de la maison du riche qui faisait de copieux festins, dont il aurait bien voulu manger les miettes pour se rassasier. Mais le riche ne lui proposait même pas d’entrer. Et c’était le chien qui venait dehors lécher ses ulcères.
Panneau médian : A sa mort, Lazare est emporté par deux anges dans le sein d’Abraham, l’antichambre de notre « paradis » médiéval.
Panneau inférieur : Sur son lit de mort, l’âme du mauvais riche est enlevée par deux diables et son corps est emporté par un gros démon qui va le jeter dans les flammes de ce que nous appellerons « l’enfer ».
Un joli conte oriental, disait notre ami Bernard Feillet dans ses homélies de mon village, il y a une vingtaine d’années…
Mais Luc en dégage deux enseignements (Lc, 16, 19-31) :
Le premier que j’ai du mal à accepter : L’existence d’un « grand abîme », infranchissable dans un sens comme dans l’autre, entre ce « paradis », le sein d’Abraham où se tient désormais le pauvre et cet « enfer », ce lieu de torture où souffre le « mauvais riche ».
Le second, qui correspond mieux, me semble-t-il, à ce que je crois être l’amour de Jésus pour nous, est de nous indiquer la voie du salut : se convertir dès maintenant en mettant sa parole en pratique, le « riche » faisant de son vivant ce qu’il peut pour en faveur du « pauvre »…
II. De la géhenne.
Jésus a repris à son compte la tradition juive de l’anéantissement des impies, en citant des épisodes bibliques : Le déluge (Lc. 17, 27), la destruction de Sodome et Gomorrhe (Lc. 17, 29) et plus souvent encore le feu de la géhenne dont parle déjà aussi l’Ancien Testament (cf. plus haut, première partie de La mort, et après ?).
Le lieu d’une destruction totale, d’un anéantissement… pour y être consumés, comme l’étaient les bottes d’ivraie après la moisson. (Mt. 13,30). Et il n’en restera rien.
Dans Marc (9, 42 et suivants), Jésus dit clairement : « Si ta main entraîne ta chute, coupe la; il vaut mieux entrer manchot dans la vie que d’aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas ». Et il reprend la même expression pour les pieds et pour les yeux.
III. L’annonce du jugement final.
Selon Matthieu (25, 44) Jésus dira à ceux qui seront à sa gauche au jour de ce jugement : « Allez-vous en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges… Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire, j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli, nu et vous ne m’avez pas vêtu, malade et en prison et vous ne m’avez pas visité ».
Et le Fils de l’homme poursuivra : « En vérité je vous le déclare, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait ». Et ceux qu’il a maudit s’en iront au châtiment éternel. »
Fin du troisième envoi de la deuxième partie.
La mort, et après ? Deuxième partie. Deuxième envoi.
10 octobre 2014 § 1 commentaire
La résurrection et les corps glorieux.
Sommaire.
Ch. I. « Christ est ressuscité ».
I. Un nouvel acte créateur de Dieu.
II. Un corps « glorieux ». Ch. II. La foi de Jésus dans la résurrection des corps.
I. Jésus y croyait
II. Une espérance partagée par la communauté primitive. Ch. III. L’art chrétien et la résurrection des corps.
I. Sur des tympans romans.
II. Sur des tympans des églises gothiques.
III. La « résurrection de la chair » de Signorelli à Orvieto.
IV. Des corps « glorieux » à l’image de celui de Jésus.
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Ch. I « Christ est ressuscité ».
I. Un nouvel acte créateur de Dieu.
Celui qui voudrait peindre un beau Christ mort ne saurait peindre sa résurrection, écrit Cullmann (p. 34). Or précisément, à Colmar, sur le même retable que son Christ mort putréfié, le même Grünewald a peint l’une des plus victorieuses résurrections qui soient.
Mathias Grünewald. Résurrection. Entre 1512 et 1516. Colmar.
Musée Unterlinden.
Et Paul, l’apôtre, pourra s’écrier triomphalement (I Cor. 15, 54/57) : « La mort a été engloutie dans la victoire. Mort, où est ta victoire ? Mort, où est ton aiguillon ? ». Et « rendons grâce à Dieu qui nous a donné la victoire par notre Seigneur Jésus Christ ».
Piero della Francesca. La Résurrection. 1450-1463. Fresque.
Pinacothèque de Borgo Sansepolcro. Italie.
Jésus savait aussi que c’est à lui que Dieu avait donné la maîtrise de la vie et de la mort. Il avait déjà manifesté cette puissance, nous l’avons dit plus haut, en ramenant à la vie plusieurs morts pour lesquels on était venu le supplier : la fille de Jaïre, le fils de la veuve de Naïm et son ami Lazare. Des résurrections qui sont l’annonce voilée de la sienne…
Il y avait joint des prédictions répétées, le signe de Jonas (Mt 12, 40), le signe du Temple, dont il parlait comme de son corps (Jn. 2, 19). Mais les Douze ne comprenaient pas. Sa mort et sa sépulture les avaient désemparés…
II. Un corps « glorieux ».
Seule l’expérience pascale a amené les disciples à croire : le tombeau vide pour le seul Jean, et les apparitions pour tous les autres. J’en ai longuement parlé dans mon premier envoi sur le Christ en gloire, en janvier 2012, et je n’y reviendrai pas ici en détail.
Je rappellerai seulement que le Christ ressuscité est là, non pas comme un fantôme, mais avec son propre corps, qui échappe aux conditions habituelles de la vie terrestre.
Un « corps glorieux », c’est à la fois :
A. « Oui, c’est bien moi ».
1. Moi, Jésus, votre maître, celui qui a partagé le pain avec vous, celui qui a été crucifié, celui qui est mort, qui a été enseveli… Je suis vivant. C’est bien moi…
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Les disciples d’Emmaüs. Laurent de La Hyre. 1656. Musée de Grenoble.
2. Saint Thomas : « Si je n’enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas » (Jn. 20, 25).
Caravage. L’Incrédulité de saint Thomas. Vers 1603. Palais de Sanssouci. Potsdam.
B. C’est aussi : « Je monte vers mon Père ».
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Fra Angelico. L’Apparition de Jésus à Marie-Madeleine.
Fresque d’une cellule du premier étage. Couvent San Marco.
La scène se passe dans une prairie émaillée de petites fleurs, des blanches, mais aussi quelques rouges sombre, comme des gouttes de sang tombées des plaies des pieds de Jésus. Au fond, une rangée de palmiers, un symbole de résurrection…
Jésus la regarde, il ne l’a peut-être pas encore appelée par son nom, mais déjà, d’un geste de la main droite, il prend de la distance.
Ses pieds touchent à peine le sol. Il est prêt à partir.
Il le dit à Marie qui tend les mains vers lui. « Ne me retiens pas… Mais va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu… ».
Il va entrer dans une gloire qui va échapper à toute étreinte terrestre et qu’aucun regard mortel ne peut atteindre…
Le Christ ressuscité accomplit ainsi les promesses prophétiques, celles dont parleront les Actes des Apôtres : l’exaltation du Messie, celle du « Serviteur de Yahvé, celle du Fils de l’homme, « le Saint que Dieu arrache à la corruption de l’Hadès ».
Il peut maintenant donner aux hommes l’Esprit promis. Il est vraiment le « premier né d’entre les morts ».
Ch.II. La foi de Jésus dans la résurrection des corps.
I. Jésus y croyait.
Il semble bien avoir partagé cette foi qui était celle de très nombreux Juifs des derniers siècles avant sa venue, et aussi de son vivant :
Comme les Macchabées dont nous avons parlé plus haut, et les Esséniens de Qumram, les Pharisiens y croyaient. L’un de leurs maîtres, Gamaliel, avait été le professeur de Paul. (Ac. 22, 3).
Les Sadducéens, en revanche, n’y croyaient point. Ils lui posent un jour cette question : « Sept frères moururent les uns après les autres, sans qu’aucun n’ait eu d’enfant. Conformément à la loi de Moïse, chacun épousa successivement la veuve. Après la mort du dernier frère, celle-ci mourut à son tour. A la résurrection, duquel des frères sera-t-elle la femme ? »
Et Jésus de leur répondre : « Ceux qui auront été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari… Ils ne peuvent plus mourir. Ils sont comme des anges dans le ciel ».(Lc. 20, 27 à 40 et Mt. 22, 23 à 33).
Et de conclure : Comme Yahvé l’a dit à Moïse dans le Buisson ardent, « le Dieu d’Abraham n’est pas le Dieu des morts, mais celui des vivants » (Mc. 12, 18-27) ( Lc. 20, 38 )…
II. Une espérance partagée par la communauté primitive.
Jésus y était revenu plusieurs fois dans son enseignement et dans ses paraboles. Et les premiers chrétiens resteront fidèle à cette espérance. C’est elle qui rend les martyrs joyeux de mourir avec le Christ, une joie que le sage empereur Marc- Aurèle, un stoïcien, ne pouvait pas comprendre.
L’espérance du ciel se confond pour eux avec l’entrée dans le Royaume des Cieux et avec ce que le Symbole de Nicée-Constantinople appellera la « Vie du monde à venir ». (Cf. plus loin, in fine).
Une espérance étroitement liée à son affirmation de la Résurrection du Christ.
Et dans les deux sens.
Paul est formel : « Si l’on proclame que Christ est ressuscité des morts, comment certains d’entre vous disent-ils qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? S’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité, et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine, et vaine aussi votre foi ». (I Cor.15, 12-14).
Les toutes premières communautés attendaient comme très proche, ce retour du Christ en gloire. Et avec lui, la résurrection des morts, la fin de ce monde et l’avènement d’un monde nouveau. « Maranatha, Notre Seigneur, viens », c’est l’avant-dernière phrase de l’Apocalypse.
Mais dès lors que ce retour était reporté à la fin des temps, pouvait-il y avoir pour leurs morts un avenir quelconque jusqu’à cette résurrection ?
Ils savaient bien qu’après la mort, comme Jésus lui-même, nous n’étions plus qu’un cadavre, destiné à devenir plus ou moins rapidement, mais de façon irrémédiable, de la poussière, des cendres…
Ils ne pouvaient envisager que ces cadavres puissent ressusciter avant le retour glorieux du Christ. Alors en attendant ?
Ch. III. L’art chrétien et la résurrection des corps.
En Occident, le jugement dernier apparaît à partir du IXème siècle, note Jean-Marie Tézé ( op. cit. p.169 ) dans des manuscrits, comme les Beatus espagnols dont j’ai dit un mot plus haut, puis sur les tympans romans en France.
Au centre, immense, le Christ juge. A gauche, c’est-à-dire à sa droite, la montée des élus au Paradis. A droite, l’enfer et ses diables. En bas, les morts sortent de leurs tombeaux. …
Leur résurrection précède toujours le jugement dernier.
I. Sur des tympans romans.
A. Beaulieu.
B. Sainte Foy de Conques.
Le visage du Christ s’adoucit déjà : assis sur un trône, inscrit dans une mandorle, la main droite levée pour appeler les élus, la gauche abaissée vers les damnés, il a le regard un peu triste de celui qui est bien obligé de juger et de condamner…
C. Autun.
L’ensemble du tympan n’est pas toujours très facile à comprendre. Je vous montrerai ici les détails qui me semblent les plus significatifs.
Sur le linteau, les morts se dressent hors de leur sépulcre. Dans la partie gauche, les élus. Leurs corps nus sont minces et flexibles.
1. Trois enfants nus entourent un ange et s’accrochent à lui pour implorer sa protection.
2. Une jeune mère, dont il manque aujourd’hui la tête, tient son époux par la main droite et lui désigne du doigt de la main gauche leur fils, à peine libéré des bandelettes qui entouraient son corps.
3. Dans l’étroit couloir que leur laisse le Christ immense placé au centre du tympan, les élus réussissent ainsi, avec l’aide des anges et d’un saint, à s’élever dans le ciel, en s’arrêtant dans le sein d’Abraham qui leur assure une halte confortable jusqu’au château de la Jérusalem céleste, celui de la fin de l’Apocalypse.
4. Après cette résurrection, les chrétiens du Moyen-Age n’espéraient pas seulement retrouver leur corps mais aussi leur statut social dans le monde et dans l’Eglise, en restant marqués par ce qu’ils avaient pu faire de bien pendant leur vie terrestre…
Des prêtres, deux abbés et un moine, ont conservé leurs vêtements sacerdotaux.
5. Le moine a gardé sa robe de bure, le croisé son sayon et la besace marquée de la croix de Jérusalem accrochée à l’épaule, le pèlerin, sa coquille Saint Jacques.
II. Sur des tympans des églises gothiques.
Le regard de Jésus deviendra bienveillant, plus proche de celui que nous prêtons à l’homme Jésus de Nazareth. Il se penchera sur nous comme s’il espérait, lui, le juge, être aimé.
A. Amiens.
Cathédrale d’Amiens. Portail du Jugement Dernier. Trumeau.
B. Bourges.
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Ensemble du tympan du portail occidental.
Sur le linteau du bas, la résurrection des morts et la sortie des tombeaux.
Au-dessus, à gauche, le Paradis, avec le sein d’Abraham, au centre, l’archange Michel avec sa balance, à droite, l’Enfer, avec ses supplices.
Tout en haut, le Christ, les deux mains ouvertes.
Bourges. Détail du haut du tympan.
Le Christ nous est ainsi montré ouvert à tous les hommes y compris à ceux qui sont présentés comme des damnés.
III. La « résurrection de la chair » de Signorelli à Orvieto.
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En haut de cette grande fresque, deux anges immenses sonnent de la trompette pour annoncer la résurrection des corps qui sortent de terre, les uns après les autres.
Saint Augustin avait écrit que chacun retrouverait sa personnalité et que les élus ressusciteraient à l’âge de la mort du Christ. Tous auraient trente ans, l’âge parfait. Ni enfant, ni vieillard. Ni bossu, ni paralytique, ni lépreux. Tous les maux dont Jésus triomphait par ses miracles seraient définitivement abolis.
Et je me demande si Signorelli n’a pas voulu confirmer la vision de la Cité de Dieu en nous montrant sur cette fresque les anatomies parfaites de ces êtres nus qui viennent de sortir de terre, jeunes et beaux pour toujours, et qui retrouvent la joie de vivre dans l’amitié et dans l’amour.
Voyez à droite ces trois hommes se tenant par l’épaule, l’un lève le doigt vers le ciel, un autre les yeux et sa tête est renversée en arrière comme s’il était déjà entré dans la vision béatifique.
A l’extrême gauche, un groupe semble déjà décoller de la terre et lève les bras vers les deux grands anges qui là-haut sonnent vigoureusement de leurs trompettes.
Voyez ces deux là tendrement enlacés, savourant leur nouveau bonheur.
IV. Des corps « glorieux » à l’image de celui de Jésus.
En acceptant l’action du Christ en nous, nous participons nous-mêmes, dès le temps de notre vie terrestre, à la transformation de notre corps charnel en corps glorieux et notre mort n’interrompra pas ce processus.
Comme le Christ, à son image, et grâce à lui, nous pourrions devenir un jour des corps glorieux…
Et ceci vaut pour l’ensemble des hommes qui peuvent être ainsi associés, comme l’écrit Paul, à la construction du corps du Christ en vue de la transfiguration de la création toute entière.
Comme celui du Christ, les corps des élus seront dans la gloire… Des corps « glorieux »… Personne ne sait bien ce que veut dire cet adjectif. Mais l’image est superbe et chargée d’espérance…
En 1964, je crois, je parlais un jour à table avec mon épouse des images que les artistes ont tenté de donner des corps glorieux… Les enfants étaient là. L’aîné venait d’avoir cinq ans, sa sœur en avait trois. « Quand je serai mort, demande-t-il, je n’aurai plus mon corps, n’est-ce pas maman ? – Oh si ! Tu auras peut-être un autre corps, encore mieux. Avec le tien tu ne peux pas voir le Bon Dieu. – Ah oui ! Je verrai le Bon Dieu avec les yeux de mon âme ».
« Tu vois, dit-il à sa sœur, toi aussi tu auras d’autres yeux pour voir le Bon Dieu ».
« Non, moi je veux garder mes petits yeux ».
Paul le disait déjà : « Aujourd’hui, nous voyons comme dans un miroir, nous connaissons de manière imparfaite. Demain nous verrons face à face, et nous connaîtrons comme nous serons connus »… C’était déjà la foi de Job : « Je verrai Dieu ».
Mais aucun artiste ne peut en donner une idée…
Comment, en attendant ce mystérieux au-delà, ne pas relire avec joie ces lignes de René Habachi qui fut directeur de la philosophie à l’Unesco (Etudes. Janvier 1988).
« Il ne pouvait bien sûr être question de reconstituer un corps fait pour vivre dans le monde de l’espace et du temps. C’est une évidence… Mais dans son compagnonnage avec le moi bio-psychique, notre « Je », distinct de ce moi, d’une autre nature, a pu conserver en lui les richesses cueillies sur les routes de l’espace-temps et les transfigurer en intensité d’être.
Pourquoi ce « Je », germe d’immortalité, ne pourrait-il pas recevoir un nouveau corps ? Nous avons eu l’esprit de notre corps. Qu’est-ce qui empêcherait que nous ayons le corps de notre esprit ? Un corps conditionné par notre esprit ?
Il est merveilleux, continue-t-il, de pouvoir ainsi espérer retrouver dans l’au-delà la singularité de la personne et sa quête de l’universel, que ne limiteraient plus les vieilles structures terrestres.
Pour autant que nos vies coopèrent à notre résurrection, qui demeure un donné révélé, un objet de foi, pourquoi nos corps de gloire ne seraient-ils pas les enfants de ce dynamisme de la personne cultivé au long de la vie ?
Les corps de notre liberté. Corps spirituels, transparents à eux-mêmes et aux autres, singularisés par leur biographie antérieure, se reconnaissant les uns les autres à leur qualité de présence, baignant dans une même respiration d’amour universel dans l’étreinte de l’Amour personnel qu’est Dieu.
La résurrection est à l’œuvre dès le temps de la vie, au dedans même de notre corps charnel, elle commence non pas comme un espoir intellectuel, mais comme la première approche d’un état d’union mystique au Christ et son œuvre ne peut pas être interrompue par la mort.
Fin du deuxième envoi de la deuxième partie.
La mort. Et après ? Deuxième envoi.
26 septembre 2014 § 1 commentaire
Deuxième partie : Ce qu’en dit le Nouveau Testament : Jésus et les premiers chrétiens.
Sommaire
Ch. I. Jésus devant la mort des autres.
I. Celle de Joseph.
II. Celle de ceux qu’il va ressusciter.
Ch. II. Jésus devant la maladie et le péché de ceux qu’il guérit.
Ch. III. Devant sa propre mort.
I. L’angoisse de Jésus.
II. Le sens de sa mort.
Ch. IV. La chair et l’Esprit dans le Nouveau Testament.
Fin du sommaire..
Ch. I. Jésus devant la mort des autres.
I. Celle de Joseph, l’époux de sa mère qui lui tenait lieu de père.
Jacques Stella. La mort de saint Joseph.
1ère moitié du XVIIème siècle. Grenoble. Musée des Beaux-Arts.
Pas même une allusion dans les Evangiles canoniques, mais de longs détails dans les Apocryphes. (Cf. plus haut, envoi de novembre 2013 sur la vie de la Sainte famille à Nazareth)…
« Ma mère se leva, s’approcha de moi et me dit : « Mon cher fils, il va donc mourir, ce pieux vieillard Joseph ! »
Et je lui dis : « Toutes les créatures nées en ce monde doivent mourir, parce que la mort est imposée à tout le genre humain. Vous-même, il faut que vous mouriez comme tous les hommes. Mais votre mort, non plus que celle de ce pieux vieillard, ne sera pas une mort, mais une vie perpétuelle, pour l’éternité. »
« Il gémissait beaucoup. Je lui tenais alternativement les mains et les pieds tandis qu’il me regardait et me faisait signe de ne pas l’abandonner. Je posai ma main sur son cœur et je trouvai que son âme était déjà proche de son palais, se préparant à quitter son corps… »
« Et ma mère appela les fils et les filles (de Joseph) et leur dit : « Venez tous pour vous approcher de votre père, parce que son heure est venue. » Et nous pleurâmes tous ensemble ». Le comportement normal d’une famille juive pieuse.
II. Devant la mort de ceux qu’il va ressusciter.
A. Son ami Lazare. (Jn. 11, 1-46).
Saint André de Crète fera dire à Jésus dans une homélie : « Sors ! Je m’adresse à toi comme à un ami, mais je t’ordonne comme un maître. »
Giotto. 1302-1305.chapelle des Scrovegni. Padoue.
« Jésus aimait Marthe et sa sœur, et Lazare. »
« Notre ami Lazare s’est endormi, mais je vais aller le réveiller. »
Puis ouvertement : « Lazare est mort et je suis heureux pour vous de ne pas avoir été là, afin que vous croyiez. Mais allons à lui ! »
Il dit à Marthe : « Je suis la Résurrection et la Vie : celui qui croit en moi, même s’il meurt vivra. Et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. »
« Où l’avez-vous déposé ? »…
« Seigneur viens voir »…
Alors Jésus pleura. Et les juifs disaient : « Voyez comme il l’aimait ».
« Enlevez cette pierre… ».
Marthe : « Seigneur, il doit déjà sentir… Il y a en effet quatre jours… ».
Et Giotto nous montre la mère de Lazare la figure recouverte d’un voile pour se protéger de l’odeur fétide.
Maitre de Coetivy. 1450-1460. La résurrection de Lazare. Le Louvre. Paris.
Lazare est assis dans son tombeau ouvert, bien vivant, regardant son ami Jésus, qui ferme les yeux dans son émotion.
B. La fille de Jaïre.
Codex Egberti. Evangéliaire enluminé réalisé au scriptorium de Reichenau pour l’évêque de Trèves, Egbert. 980-993.Bibliothèque de la ville de Trèves.
Jaïre était le chef d’une synagogue. Tombant aux pieds de Jésus, « il le supplia de venir dans sa maison parce qu’il avait une fille unique d’environ douze ans qui était mourante. » (Luc. 8, 40-56).
Quelques instants plus tard, on vient lui dire de ne plus « ennuyer le Maître ». Sa fille est morte. Jésus avait entendu et dit à Jaïre : « Sois sans crainte ; crois seulement, et elle sera sauvée.»
Arrivant à la maison, Jésus ne laissa entrer avec lui que Pierre, Jean et Jacques, avec le père et la mère de l’enfant. « Ne pleurez pas ; elle n’est pas morte, elle dort »… Et ils se moquaient de lui…
Mais Jésus prend la main de la jeune fille. Le geste qu’un mourant attend souvent… Un geste qui, ici, redonne la vie…
Il lui dit : « Talitha qoum ». Ce qui signifie : « Petite fille, debout ».
« Son esprit revint et elle se leva à l’instant même. Et il enjoignit de lui donner à manger. »
C. Le fils de la veuve de Naïm. (Luc, 7, 11-16) :
« Jésus se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule.
Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule importante de la ville accompagnait cette femme.
Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure plus. »
Il s’avança et toucha le cercueil ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, réveille-toi. »
Alors le mort se redressa et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple ».
Deux images :
1. Deux cortèges se croisent à la sortie de la porte de la ville.
Google : origine non communiquée.
A droite, attendant l’arrivée du cercueil, et derrière lui, au fond, sortant des remparts de la ville, les parents et les amis… A gauche, la foule de ceux qui suivent Jésus…
Tout de blanc vêtu, il s’est approché du mort. Il a déjà touché son corps, le jeune homme s’est relevé et a réussi à s’asseoir, en prenant appui avec ses mains sur les bords de son cercueil.
2. Une autre image.
Jean-Baptiste Wicar. (Ecole de David). Le fils de la veuve de Naïm. 1816.
Musée de Lille.
Les porteurs du brancard se sont arrêtés. Jésus lui aussi. Il lève le bras et tend le pouce et l’index. Un geste impératif, auquel répond le jeune homme en levant lui aussi son bras pour soulever le suaire qui lui couvrait le haut du corps.
Ch. II. Jésus devant la maladie et le péché de ceux qu’il guérit.
Je me suis demandé s’il était judicieux d’inclure dans un texte consacré à « la mort ? Et après ? » une brève présentation de certaines des guérisons opérées par Jésus. On pouvait considérer qu’il ne s’agissait plus de la « mort ».
En revanche, j’ai été frappé en lisant les textes évangéliques concernés de voir les liens qui existent entre la maladie, la mort et le péché. A plusieurs reprises, en guérissant un malade, Jésus lui dit « tes péchés te sont remis ».
En second lieu, toute guérison implique une victoire partielle de la vie sur la mort, comme une anticipation passagère de la résurrection, visible dans notre corps charnel. De quoi encourager des vocations de médecins et la création de services de soins palliatifs…
Après réflexion, j’ai donc finalement décidé de consacrer ici quelques pages à ces guérisons.
A. Le paralytique de Capharnaüm.
« Quel est le plus facile de dire à un paralytique : « Tes péchés te sont remis », ou de lui dire : « Lève-toi et marche ? ».
« Et pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre, je te dis : « Prends ton grabat et retourne dans ta maison ! ».
Et il se leva. Et aussitôt… il sortit devant tous… (Mc. 2, 1-12).
Mosaïque des parois supérieures de San Apollinare Nuovo. Ravenne. VIème siècle.
B. L’infirme de la piscine de Bethzata.
Jésus était monté à Jérusalem pour une fête… Il y avait là près de la porte des Brebis une piscine appelée Bethzata en hébreu. Sous ses cinq portiques, était couchée une foule de malades. Pour être guéri, il fallait être le premier à se jeter dans la piscine au moment précis où l’eau se mettait à bouillonner.
Jésus vit un infirme étendu, malade depuis trente huit ans. « Veux-tu être sain ? » lui dit-il… « Seigneur, je n’ai pas d’homme pour me jeter à temps dans la piscine. Tandis que j’y vais, un autre descend avant moi ».
Et Jésus lui dit : « Lève-toi, prends ton grabat et marche ! » Ce qu’il fit. (Jn. 5, 1-15).
Extraits du récit d’une vision mystique de Maria Valtorta (entre 1943 et 1947) : « C’est la Probatique, la piscine de Bethzata. Maintenant, regarde bien l’eau. Tu vois comme elle est calme en ce moment ? D’ici peu tu verras qu’elle a une sorte de mouvement et qu’elle se soulève.
Alors l’Ange du Seigneur descend. Il porte à l’eau l’ordre de guérir l’homme qui s’y plongera rapidement. Vois-tu quelle foule ? Mais beaucoup sont distraits et ne voient pas le premier mouvement de l’eau; ou bien, sans pitié, les plus forts repoussent les plus faibles ».
Deux images.
D’après James Tissot. (1836-1902).
Les deux mains qui se dirigent vers l’eau sont celles de l’ange qui donne l’ordre à l’eau de se mettre à bouillonner quelques instants.
A droite un malade a réussi à se jeter le premier dans la piscine. Celui auquel parle Jésus n’y est pas arrivé. Mais Jésus le guérit.
C. L’aveugle né.
Mosaïque. San Apollinare Nuovo. Ravenne
Duccio. La guérison de l’aveugle-né.
« En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance.
« Qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? », lui demandèrent ses disciples…
« Ni lui, ni ses parents. Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui…
Et Jésus fit de la boue avec sa salive et l’appliqua sur les yeux de l’aveugle ; et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé ».
L’aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.
Après plusieurs interrogatoires de ses voisins, puis des Pharisiens, l’homme que Jésus avait guéri leur répéta une fois de plus : « Jamais on n’a entendu que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle né. Si celui-ci n’était pas d’auprès de Dieu, il ne pourrait rien faire. »
Et ils le jetèrent dehors.
Et Jésus l’ayant trouvé, lui dit : « Le Fils de l’homme, c’est lui qui parle avec toi… » Et lui dit : « Je crois, Seigneur ! ». Et il se prosterna devant lui… ». (Jn. 9, 1-41).
D. Un lépreux sur les dix.
« A son entrée dans un bourg, vinrent à sa rencontre dix hommes lépreux, qui se tinrent à distance.
Et eux élevèrent la voix disant : « Jésus, Maître, aie pitié de nous ! ».
Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » Or pendant qu’ils y allaient, ils furent purifiés.
L’un d’entre eux, voyant qu’il avait été guéri, revint en rendant gloire à Dieu à haute voix. Et il se jeta la face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce… C’était un Samaritain.
Jésus dit : « Où sont les neuf autres ? Ne s’est-il trouvé pour revenir… que cet étranger ? »
Et il lui dit : « Lève-toi, va. Ta foi t’a sauvé. » (Lc. 17, 11-19).
Extrait d’une homélie récente sur ce thème :
« Le salut est plus que la guérison ou le miracle : le lépreux découvre qu’au-delà de la guérison physique, il y a un Dieu qui s’intéresse à lui et veut son bonheur.
Les dix ont cru à la parole de Jésus. Tous se sont mis en route, avant même toute guérison effective, pour aller vers les prêtres faire constater une hypothétique guérison. C’est déjà la foi, cela…
Pourtant seul le Samaritain s’entendra dire qu’il est « sauvé ». Les neuf autres n’ont été que « purifiés ».
Ch. III. Jésus devant sa propre mort.
Dans un livre célèbre en son temps, « Immortalité de l’âme ou Résurrection des morts ? » (Delachaux et Niestlé. Paris.1956), le professeur Oscar Cullman, un exégète protestant, compare la mort de Jésus avec celle de Socrate.
Vous savez comment Platon raconte la seconde dans son Phédon : Entouré de ses disciples, Socrate leur rappelle qu’en faisant sortir notre âme immortelle de la prison de notre corps, la mort de ce corps est la grande libératrice de l’âme, « sa grande amie ». Et c’est en toute sérénité qu’il boit la ciguë devant eux.
David. La mort de Socrate. 1787. Metropolitan Museum of art. N.Y. Acheté en 2013.
L’index pointé vers le ciel, en référence à sa doctrine idéaliste, comme Platon sur l’Ecole d’Athènes de Raphaël, Socrate dialogue avec ses disciples sur l’immortalité de l’âme.
On aperçoit à gauche, drapé assis et immobile, tournant le dos à Socrate, Platon lui-même, perdu dans ses pensées. D’après les textes, il n’aurait pas assisté à cette mort.
Toute autre est la mort de Jésus.
I. L’angoisse de Jésus devant la mort.
Giovanni Bellini. L’Agonie dans le Jardin. Vers 1465. National Gallery. Londres.
Jésus sait, lui aussi, que la mort l’attend. Mais il ne la souhaite pas, il la redoute…
Au jardin des Oliviers, Marc (14, 33) nous dit qu’il commence à « trembler et à être dans l’angoisse ». Mon « âme » (le mot a ici le sens d’esprit) est affligée jusqu’à la mort.
Il a besoin de ne pas être seul. Trois fois, au cours de cette agonie, il se retournera vers ses disciples les plus chers, Pierre, Jacques et Jean, dont il connaît pourtant la faiblesse humaine. Chaque fois, il les trouvera endormis.
L’épître aux Hébreux va plus loin encore en nous disant que Jésus « présenta, avec beaucoup de cris et de larmes, ses prières et supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort »…(5, 7).
Il a peur… Non pas d’abord des hommes qui vont le crucifier, ni des souffrances qu’il va endurer, mais de la Mort elle-même, « la grande puissance du mal, l’ennemie de Dieu, l’isolement extrême, la solitude radicale ». (Cf. O.Cullman. op.cit. p. 27-28)
La Mort ne peut être que la destruction de toute vie. Elle nous sépare de Dieu qui est « vie et créateur de toute vie ».
Jésus s’adresse à Dieu son Père : « Abba ! Père ! Tout t’est possible. Eloigne la coupe loin de moi !… Mais non pas ce que moi je veux, mais ce que toi tu veux ! » (Mc. 14, 36),
Il aurait voulu dire ainsi que si cette chose horrible devait lui arriver, il se soumettrait à cette horreur.
Plus uni à Dieu que n’importe quel autre homme, il a dû ressentir la mort plus affreusement que quiconque… dans son corps, mais aussi dans son « âme » : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Non sans avoir crié en expirant : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit ». (Cf. mon envoi de mars 2013 : La Passion et la croix).
Jésus ne peut vaincre la Mort qu’en mourant lui-même réellement dans toute l’horreur de cette crucifixion.
Et dans celle qu’il a peinte à Colmar, dans la chapelle de l’hospice d’Issenheim, Mathias Grünewald montre la croix immense, grossièrement équarrie, violemment tordue, se détachant d’une marée nocturne qui s’abat sur l’humanité, et ployant sous le poids du corps démesurément grand du Christ. (extrait d’un commentaire de Pierre Schmitt sur le retable d’Issenheim, Payot Lausanne, page 7).
Il le représente exsangue, tuméfié, laid, affreux, le corps défiguré, entré en putréfaction, dévoré par le mal des Ardents, dont les religieux Antonites d’Issenheim essayaient d’apaiser les souffrances que ce mal infligeait à leurs malades, à défaut de pouvoir les guérir.
Mathias Grünewald. Entre 1512 et 1516. Crucifixion de Colmar.
II. Le sens de cette mort.
« Rien ne montre mieux la différence radicale entre la doctrine grecque de l’immortalité de l’âme et la foi chrétienne dans la résurrection, que cette confrontation entre la mort de Socrate et celle de Jésus », écrit Oscar Cullmann (Op.cit. p. 32).
Il ajoute : « Parce qu’il est réellement passé par la mort dans toute son horreur, il est pour le chrétien le Rédempteur, celui qui a triomphé de la Mort elle-même dans sa propre mort… en cessant de vivre, en perdant le bien le plus précieux que Dieu nous ait donné : la vie elle-même ».
Cette victoire de Jésus sur la mort est le « centre et la fin d’une histoire du salut », celui de toute l’humanité. « Et pour que la Vie sorte de cette mort, il y faudra un nouvel acte créateur, qui rappelle à la vie ce que Dieu avait créé et ce que la mort avait détruit ».
Et c’est la mort elle-même qui sera vaincue par la résurrection de Jésus.
Mantegna. La mort du Christ. Brera. Milan. Vers 1490.
A. Le lien entre le péché et la mort de Jésus.
Notre mort n’est point pour la pensée juive quelque chose de naturel comme pour la pensée grecque. Elle est opposée à l’intention du créateur…
Dans le premier chapitre de la Genèse, je l’ai rappelé plus haut (cf. Première partie), tout ce que Dieu a créé était « bon ».
C’est le péché de nos premiers parents qui les a rendus mortels et nous tous après eux et, avec la mort, la flétrissure et la corruption, et donc aussi la maladie qui nous menace tant que nous vivons.
La mort est ainsi « le salaire du péché ». De même que le péché est contraire à Dieu, de même sa conséquence, la mort est-elle l’ennemie de Dieu.
Le péché, et donc la mort, a saisi l’homme tout entier, corps et âme, et, avec lui, tout le reste de la création.
B. Une croyance qui exclut le dualisme grec entre corps et âme.
Ce qui n’empêche pas que l’anthropologie juive et celle des premiers chrétiens connaissent elles aussi la distinction entre le monde invisible et le monde visible, entre l’âme et le corps, ou, pour éviter toute confusion avec la vision grecque, entre l’homme intérieur et l’homme extérieur, l’un et l’autre nécessairement complémentaires et créés tous les deux « bons » par Dieu.
« L’opposition n’est pas comme pour Platon entre le corps charnel voué à disparaître et l’âme immatérielle vouée à l’immortalité…
Elle est entre la création présente, corrompue par le péché et la création nouvelle délivrée du péché et de la mort, entre le corps corruptible et le corps incorruptible » ( Oscar Cullmann. Op.cit. p. 41).
Le corps n’est pas une prison pour l’âme. Grâce à la résurrection de Jésus Christ, il est le temple du Saint-Esprit (Paul. I Cor. 6, 19).
Mais attention, chers amis lecteurs. Je parle ici du corps, non de la « chair », un mot dont le sens n’est pas toujours le même dans les Ecritures, ni depuis dans la tradition…
Ch. IV. La chair et l’Esprit dans le Nouveau Testament.
I. Pour la pensée juive, l’homme est saisi dans l’unité de son être personnel.
Dire qu’il est « chair », c’est le caractériser par son approche extérieure, corporelle, terrestre. Le mot peut désigner, soit un élément de notre corps par rapport au sang, ou au cœur, ou encore à l’esprit, soit le fond de sa personne.
Adam par exemple s’écria qu’Eve est « la chair de ma chair » (Gn. 2, 23). Et c’est cette « chair » que le créateur prend par la main avec un bon sourire dans cette enluminure de 1372…
Petrus Comestor. Bible historiale. Meermanno Koninklijke Bibliotheek. La Haye.
La « chair »… Ce qui est terrestre, par rapport au céleste…
Jésus lui-même sera tout à la fois, issu de la lignée de David, dans sa condition terrestre, selon la chair… et établi « Fils de Dieu », selon l’Esprit.
De là, les affirmations du Nouveau Testament : « Et verbum caro factum est » (Jn. 1, 14). Ou cette phrase de l’Epître aux Hébreux (2, 14) : « ll prit chair et sang ».
II. Mais ce même mot de « chair » peut avoir un sens péjoratif du point de vue de la morale, cette fois en opposition avec l’Esprit.
Pour les Platoniciens, l’âme doit s’évader de la prison du corps. Plus tard, pour des Epicuriens, la « chair » deviendra le lieu même de la sensualité et s’identifiera avec la sexualité, considérée comme mauvaise et dégradante pour l’Esprit (VTB. Op.cit. p.150).
A la suite de prophètes comme Isaïe (31, 5) et Jérémie(17, 5), Paul va voir dans la « chair » le signe d’un monde où règne l’esprit du mal. Et cela dans presque toutes ses Epîtres.
Pour Paul, la « chair » sera souvent le péché d’Adam qui, comme puissance de mort, est entré dans l’homme entier (O.Cullmann. op.cit. p.45). Elle a atteint et le corps (l’homme extérieur) et l’âme (l’homme intérieur).
Le grand antagoniste de la « chair » pour Paul, c’est « l’Esprit », le pouvoir créateur de Dieu, la puissance de vie qui entre du dehors dans l’homme. Momentanément chez les prophètes… Dès maintenant chez tous les « croyants », depuis que le Christ a vaincu la mort par sa résurrection…
III. « Dans les derniers jours », dira déjà Pierre aux Juifs rassemblés à Jérusalem le jour de la Pentecôte, Dieu dit, selon la parole du prophète Joël, qu’il répandra son Esprit sur toute chair » (Ac. 2, 16-17).
« Moi je prierai le Père, il vous donnera un autre Paraclet qui restera avec vous pour toujours ». C’est la colombe toute blanche… Ce sont les langues de feu… Et c’est la Pentecôte…
Une image très intéressante montrant bien le rôle du Saint Esprit.
Je n’ai pas réussi à en trouver l’origine.
Le « salut », la délivrance annoncée n’est pas celle de la philosophie grecque, celle de l’âme libérée du corps, mais celle et du corps et de l’âme libérés de la puissance de mort qu’est la « chair », au sens que lui donne Paul.
Mais ce n’est qu’au moment où la création tout entière reprendra une nouvelle vie « par l’opération du Saint- Esprit », que notre corps charnel sera transformé en corps spirituel, en corps glorieux, à l’image de celui du Christ (Oscar Cullmann. Op.cit. p.49).
En attendant, nous, à notre mort, nous serions entrés dans un état intermédiaire. Les Ecritures ne nous en disent pas plus. Elles nous disent seulement que nous serons « avec » Jésus-Christ…
IV. Le drame du salut ne peut se dérouler que dans le temps. Nous ne pouvons évidemment vaincre le péché et la mort par nos propres forces. Il y fallait le Christ, homme et Fils de Dieu qui s’est rendu lui-même dans le domaine de la mort.
Ce n’est pas un passage de l’ici-bas à l’au-delà, mais du temps présent à « la vie du monde à venir » (Cf. « La mort, et après ? » In fine : mon dernier envoi).
« Dès maintenant, conclut Cullman (p.51), « la puissance de la résurrection, le Saint-Esprit sont à l’œuvre. Le chemin est libre. Le Péché est vaincu. La Résurrection et la Vie triomphent de la mort ».
De nouveau, Dieu a créé la vie, comme à l’origine des temps. En Jésus-Christ ressuscité… Un corps spirituel, incorruptible… II est bien « le premier-né d’entre les morts ».
Fin du premier envoi de la deuxième partie. 26 sept. 2014.
La mort, et après ? Premier envoi.
12 septembre 2014 § 2 Commentaires
Avant de reprendre quelques semaines de repos pendant le milieu de l’été, je vous avais adressé le 18 juillet dernier, le troisième envoi de mes recherches sur le Livre de Job. Certains d’entre vous m’ont adressé sur ce sujet difficile des commentaires fort intéressants dont j’espère avoir tiré profit pour mes travaux ultérieurs.
Je me suis remis au travail ces jours-ci avec enthousiasme en choisissant de me pencher sur le thème de la mort et de l’au-delà que je n’avais pas encore osé aborder jusqu’ici en reculant devant l’ampleur et la complexité du sujet. J’y consacrerai tout le temps nécessaire. Trois mois au moins sans doute, à raison d’un envoi non plus à la fin de chaque semaine -c’était trop – mais seulement une fois par quinzaine, un vendredi sur deux.
Merci à l’avance de vos encouragements, de vos commentaires et de vos suggestions….
Liminaire.
I. L’au-delà, comme substantif, pour désigner la vie future ou le monde supra-terrestre, ne figure pas dans le Littré. Le Grand Robert indique que le mot lui-même n’a commencé à être employé dans ce sens qu’à la fin du XIXème siècle, non sans susciter de vives protestations des milieux catholiques conservateurs, parce qu’il semblait mettre sur le même plan toutes les visions, chrétiennes ou non, de ce qui pourrait se passer après la mort.
Depuis que l’homme est homme, depuis des milliers d’années, une floraison de croyances et d’images sur cet « au-delà » ! En Egypte, en Mésopotamie, en Grèce… En Inde et en Chine… Chez ces peuples que nous qualifions de primitifs, en Amérique ou en Afrique… Déjà dans les cavernes préhistoriques… Bien entendu chez les Juifs de l’Ancien Testament et encore après, notamment dans des écrits rabbiniques. Dans le monde musulman enfin…
C’est à l’approche de l’ancien testament que j’ai consacré la première partie de ce travail.
II. Les images chrétiennes de la mort et l’au-delà se sont appuyées d’abord sur les traditions juives. Mais aussi, sans que les artistes ou leurs commanditaires en aient été toujours conscients, sur les vieilles mythologies païennes, enracinées pendant des millénaires dans l’inconscient collectif. Elles étaient centrées sur un jugement divin post mortem, immédiat ou reporté à la fin des temps, et sur le châtiment éternel des méchants.
J’ai tenté de regarder ce qu’en a dit Jésus ou ce que les premières générations de chrétiens lui en ont fait dire…
Il ne pouvait pas nous dispenser de mourir, mais il a voulu nous révéler que la mort n’était pas une impasse, que grâce à la sienne, à sa résurrection et à son retour ultérieur dans la gloire, la porte de la Vie restait ouverte et qu’au terme de notre cheminement terrestre, il nous appellerait à le rejoindre dans le Royaume des cieux.
Ce sera l’objet d’une deuxième partie.
III. La vision des Eglises de cet au-delà a évolué au cours des siècles et avec elle, les images que les artistes chrétiens nous en ont donnés.
Il me semble que, tout en se demandant ce que pouvait être le Paradis, ces Eglises ont mis l’accent sur l’aspect terrifiant de la mort, du jugement dernier, des châtiments de l’enfer et de la présence dans notre monde de Satan et de ses diables.
Cependant dès le haut Moyen-Age, des chrétiens n’ont pu se satisfaire de cette vision purement binaire de leur au-delà : la joie éternelle des élus auprès de Dieu et l’horreur éternelle pour les damnés. ll leur a fallu alors imaginer un troisième lieu, pour un temps d’attente douloureux mais limité. Ce fut ce qu’un grand historien, Jacques Le Goff a appelé dans un ouvrage célèbre, « La naissance du Purgatoire »…
Mais comme les Eglises avaient subi entre temps l’influence de la vision grecque d’une « âme » immortelle, libérée de la prison de son corps, ce sont les « âmes » de leurs morts qu’elles ont placées dans ce « troisième lieu »…
Ce qui ne les a pas empêchées d’approfondir le sens des dernières affirmations du symbole des Apôtres et de celui de Nicée-Constantinople : l’apport décisif du Saint Esprit, la résurrection des corps, la communion des saints et la vie du monde à venir. Ce qui a donné aux chrétiens une immense espérance dans la bonté de Dieu et la promesse de Jésus de les accueillir dans son royaume.
Autant de sujets largement traités par les artistes.
Si le temps m’en est laissé, ce sera l’objet des prochains envois de mon « Itinéraire iconographique ».
Première partie : Dans l’Ancien Testament.
Sommaire
Ch. I. La vision de l’homme dans le monde juif.
Ch. II. L’expérience universelle de la mort.
I. La mort des êtres qui lui sont chers.
II. La certitude de sa propre mort.
Ch. IIII. L’outre-mort.
I. Rejoindre leurs pères.
II. Le shéol : La mort n’est pas pour les Juifs un anéantissement total.
III. La délivrance de la mort.
Ch. IV. La mort des hommes comme un châtiment de Yahvé.
I. Le déluge.
II. La destruction de Sodome et Gomorrhe.
III. La Géhenne.
IV. L’annonce de ces châtiments par les prophètes.
Ch. V. Le péché, la mort et les personnages diaboliques.
I. Le péché et la mort.
II. Le Diable, le serpent et le Satan.
III. Les démons.
Ch. VI. Le mythe de la chute des anges rebelles.
I. Les origines du mythe dans l’Ancien Testament.
II. Leur interprétation ultérieure.
III. Quatre images de la chute des anges.
Ch. VII. La résurrection des justes et la fin de la mort.
I. La résurrection des justes.
II. La délivrance finale de la mort.
Fin de la première partie.
Ch. I. La vision de l’homme dans le monde juif.
Les Grecs croyaient que l’homme était composé d’un corps condamné à disparaître et d’une âme immortelle. Il ne pouvait être question pour eux d’une résurrection des morts. Vous vous souvenez de l’indignation des Athéniens lorsque Paul employa ce mot devant l’Aréopage (Actes. 17, 32). L’idée même d’une résurrection corporelle était étrangère à l’hellénisme qui ne concevait de survie que comme une « immortalité » purement spirituelle…
Pour une pensée sémite, en revanche, l’homme était une unité psychosomatique, en ce sens que toute sa vie psychique, son intelligence, sa volonté, étaient étroitement dépendantes de sa vie physique.
Il est dit dans la Genèse (2, 7), je l’ai rappelé déjà dans le deuxième envoi de cet « Itinéraire Iconographique » (début 2012) qu’alors « Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant ».
L’image la plus parlante que j’ai trouvée de ce geste de Dieu a été peinte récemment par une jeune mère de famille pour éveiller ses enfants à la foi.
Encart.Pascale Roze s’est formée à l’Institut Catholique de Paris en suivant des sessions bibliques et liturgiques et en participant depuis des années à des recherches sur ces thèmes. Elle est en outre une spécialiste de l’art du conte.
Fin de l’encart.Illustration présentée récemment à l’abbaye Notre-Dame de la Trappe (dans l’Orne à Soligny-la-Trappe).
Ce souffle, Dieu le retirera à l’homme lors de sa dernière expiration.
Après qu’Adam ait mangé le fruit interdit, Dieu lui avait dit (Gn 3. 19) qu’il devrait manger son pain à la sueur de son visage. Il avait ajouté cette annonce de la mort.
« …jusqu’à ce que tu retournes au sol,
puisque tu en fus tiré.
Car tu es glaise
Et tu retourneras à la glaise. »
Ce dont se plaignent des fils d’Israël comme les amis de Job ou encore Qohélet, dans l’Ecclésiaste : « Peu importe qu’il soit juste ou impie, le sort de l’homme après la mort est le même. Il n’est pas supérieur à celui de la bête… »
Ch. II. L’expérience universelle de la mort.
L’Ancien Testament ne parle pas souvent de ce que deviennent les hommes après leur mort. L’au-delà y tient peu de place.
Au terme d’une vie bénie, la plus longue possible, l’idéal des patriarches, était de pouvoir se coucher auprès de leurs pères, « réunis à leur parenté », comme l’avaient fait Abraham et ses descendants, Isaac, Jacob, Joseph, avant de passer le relais à la génération suivante (Gn. 25,7. 35,27. 49,33). Seule comptait la survie du peuple élu, voire celle de l’espèce humaine.
Mais l’homme juif se devait de regarder la mort en face, lucidement.
I. La mort des êtres qui lui sont chers.
Il en fera le deuil, comme Abraham le fit de Sara à Hébron, et après lui, ses descendants.
Chagall. Abraham pleurant Sara.
Gustave Doré. L’enterrement de Sara.
II. La certitude de sa propre mort.
Cette mort est une perspective désirable pour celui que la vie accable. Ainsi pour Job qui l’appelle à grands cris (Cf. mes derniers envoi sur le Livre de Job. Juin-Juillet 2014).
Mais une pensée amère pour celui qui jouit des biens de l’existence… Ainsi le roi Ezéchias « verse-t-il d’abondantes larmes » sur sa mort toute proche (2. Rois. 20-3s)… Et Yahvé lui fit dire par le prophète Isaïe : « Je vais te guérir… et j’ajouterai quinze années à ta vie »…. Et le roi chanta alors ce beau cantique de louanges dont voici un extrait (Is. 38. 16-20) :
« Voici que mon amertume se change en bien-être.
C’est toi qui as préservé mon âme
de la fosse du néant,
tu as jeté derrière toi tous mes péchés.
Ce n’est pas le shéol qui te loue
ni la mort qui te célèbre…
Le vivant, le vivant lui seul te loue,
comme moi aujourd’hui. »
Ch. III. L’outre-mort.
I. Rejoindre leurs pères.
Pour eux, la mort n’empêchera pas les mourants de dire qu’ils vont rejoindre leurs pères, ni leurs descendants de les honorer par des gestes de deuil, une cérémonie lors de l’ensevelissement, le soin des tombeaux (voir plus haut Abraham).
Ne pas recevoir de sépulture est une malédiction. (VTB p.797).
Chez les Grecs aussi : pour Antigone, le soin apporté au corps de son frère mort relève d’une transcendance, note François Cheng dans Cinq méditations sur la mort. (Paris. Albin Michel. 2013. p.100).
Dans l’Egypte antique, plus encore. Depuis plusieurs millénaires, un véritable « culte des morts » s’y était développé, avec des pratiques superstitieuses, voire magiques… comme l’offrande régulièrement renouvelée de repas pour les nourrir, ou le spectacle de jolies danseuses pour les divertir…
En Chine enfin… et dans bien d’autres pays, sous la forme du culte des ancêtres… jusque dans chaque maison…
Devant cette mort qui les attend tous, les Juifs font preuve d’une résignation désabusée, mais plus souvent d’une acceptation sereine de ce « décret divin » qui leur rappelle l’humilité de leur condition devant leur Dieu tout puissant et éternel.
II. Le shéol : La mort n’est pas pour les Juifs un anéantissement total.
En même temps que le corps mort, devenu un cadavre, est déposé dans une fosse souterraine, quelque chose du défunt, une ombre, subsiste de lui, dans le shéol, un lieu souterrain, ténébreux, analogue à l’Hadès des anciens Grecs, où les morts ne sont plus que des ombres impuissantes, n’ayant plus qu’un semblant de vie.
Tous rassemblés dans ce lieu misérable, où il n’y a plus d’espérance, ni de connaissance de Dieu.
Dieu même y oublie les morts : « Eux dont tu n’as plus souvenir et qui sont retranchés de ta main » (Ps. 88. 6).
Leur existence n’est plus qu’un sommeil.
Et Job (10. 21) nous a rappelé qu’une fois passées les portes du shéol, il n’y a point de retour…
Si les Juifs en sont restés longtemps à ce niveau de croyances, c’est peut-être qu’ils ont refusé de dévaloriser la vie d’ici-bas, à la différence des philosophes grecs comme Socrate voyant dans le corps une prison pour l’âme. J’y reviendrai plus loin en opposant sa mort à celle de Jésus…
Poussière ou shéol, le même sort s’appliquera longtemps et aux justes et aux impies. C’est seulement avec Daniel qu’apparaîtra progressivement la nécessité de récompenser les justes en les faisant revivre au jour du jugement.
Mais les impies resteront pour toujours dans la poussière de ce shéol…
Rien ne dit explicitement, en revanche, qu’ils devront y subir des souffrances physiques.
Ils n’avaient plus aucun espoir de revivre, mais ils n’étaient pas condamnés pour autant à supporter des tortures comme les criminels dans le Tartare des Grecs ou, plus tard, comme les coupables non repentis d’un péché « mortel » dans l’Enfer des chrétiens, celui que les théologiens, les prédicateurs et les artistes présenteront aux fidèles pendant des siècles.
Deux cent ans avant notre ère, les Juifs commencent à employer deux mots différents pour désigner la « géhenne » dont le feu anéantira les damnés et le « shéol », le lieu où les justes attendront la résurrection des morts.
III. L’espoir d’une délivrance de la mort.
« Il n’est pas au pouvoir de l’homme de se sauver lui-même de la mort. Il y faut la grâce de Dieu qui seul est par nature le Vivant » (VTB p799).
Mais si l’emprise de la mort se manifeste sur l’homme, ne peut-il lancer un appel vers Dieu, et s’il est juste, espérer que Dieu « n’abandonnera pas son âme au shéol » ? (Ps. 16,10) : premier jalon d’une espérance qui s’épanouira finalement dans une perspective d’immortalité.
Ch. IV. La mort des hommes comme un châtiment de Yahvé.
Yahvé juge et fait mourir tous les peuples qui le méritent : Les Egyptiens qui oppriment Israël, plus tard les Cananéens exterminés au cours de la conquête… Mais aussi Israël au désert lorsqu’il sera infidèle.
Quelques exemples célèbres :
I. Le déluge.
Après le péché originel, après Caïn et Abel, les descendants de Seth s’étaient multipliés.
Si Noé était un homme juste qui avait trouvé grâce aux yeux de Dieu, le texte de la Genèse (6, 1-13) nous dit que tous les autres hommes étaient pleins de violence.
Il est question de « fils de Dieu » qui trouvèrent que « les filles des hommes » leur convenaient et « ils prirent pour femmes toutes celles qu’il leur plut ».
Une légende populaire ancienne présente ces « fils de Dieu » comme des Géants nés de l’union entre des êtres célestes et des mortelles. Souvenir peut-être d’une race insolente de surhommes…
Le judaïsme postérieur et les premiers écrivains chrétiens ont vu dans ces « fils de Dieu » des anges coupables …
Mais à partir du IVème siècle, les Pères ont estimé que ces « fils de Dieu » étaient de la lignée de Seth et les « filles des hommes » de la descendance de Caïn…
Toutes ces interprétations se discutent…
Cornelisz van Haarlem. L’humanité avant le déluge.
Vers 1615. Toulouse. Musée des Augustins.
Ce peintre maniériste néerlandais, le seul à ma connaissance, a voulu représenter la vie que menaient ces habitants de la terre avant le déluge. Dans un paysage de fêtes galantes, des hommes et de jeunes femmes nues se font la cour, chantent, dansent, mangent et boivent…
Mais le texte de la Genèse devient clair ensuite : « Et Dieu se repentit de les avoir créés et il décida de les faire disparaître en les effaçant de la surface du sol ».
Et le déluge les fit tous périr… Sauf Noé et sa famille entrés dans l’arche…
II. La destruction de Sodome et Gomorrhe.
J’en ai déjà parlé avec vous dans mon envoi sur Abraham. Mais j’ai trouvé depuis une image tellement étonnante que je ne résiste pas à la tentation de vous la montrer.
Anonyme actif à Rome. 1610.
« Dieu fit tomber du ciel une pluie de feu et de soufre qui les fit tous périr ».
III. La Géhenne.
Ce sera plus tard la dévastation du site de Tophèt dans la vallée de la Géhenne, tout près de Jérusalem, devenue un lieu d’horreurs, où l’on verra, selon la prophétie d’Isaïe (66, 24), « les cadavres des hommes révoltés contre Yahvé, car leurs vers ne mourront pas et leur feu ne s’éteindra pas, ils seront en horreur à toute chair ».
La vallée d’Hinnom, de l’araméen Gê Hinnam, qui a donné Géhenne en latin, était connue pour ses pratiques de cultes idolâtres, comportant notamment le sacrifice rituel de très jeunes enfants, jetés dans un feu ardent.
Le lieu fut ensuite transformé en dépotoir, dont la pestilence s’étendit aux environs, tant et si bien que le nom de l’endroit Gê Hinnam, devenu en latin Géhenne, acquit par la suite dans la littérature juive, « tant apocalyptique que rabbinique et chrétienne, une dimension métaphorique, correspondant à un lieu de terribles souffrances, puis par extension, de demeure après la mort pour les pécheurs. » (Source Google).
Bref, un enfer sans diables, comme tombé du ciel, venu de la colère de Dieu…
Cet enfer, c’est déjà celui qu’évoqueront Jésus dans l’Evangile de Matthieu, puis les Eglises chrétiennes avec tous les détails horribles que l’on retrouvera sur les œuvres d’art… (Voir plus loin parties suivantes).
IV. L’annonce de ces châtiments par les prophètes.
« Le Jugement de Dieu constitue ainsi une menace permanente suspendue au-dessus des hommes, bien avant leur mort, mais déjà dans l’histoire. Aucun pécheur ne saurait y échapper ». (Vocabulaire de Théologie Biblique. Cerf. Ed.1981. op.cit. Article : Jugement. p.627).
Relisez les prophéties d’Amos, trop nombreuses pour être citées ici
Celle d’Ezéchiel (25, 1-17) : « J’exercerai contre les Philistins de terribles vengeances, des châtiments furieux… ».
Celle de Jérémie (25, 31) : « Yahvé ouvre le procès des nations, il institue le procès de toute chair ; les impies, il les livre à l’épée ».
Celles, successives, de Daniel sur le jugement qui viendra clore le temps et ouvrir le règne éternel du Fils d’homme…
Le Livre de la Sagesse enfin sur « les impies qui comparaissent en jugement » (4,20).
Ch.V. Le péché, la mort et les personnages diaboliques.
I. Le péché et la mort.
« Dieu avait créé l’homme pour l’incorruptibilité,
Il en a fait une image de sa propre nature ;
c’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde ». (Sg. 2, 23).
Mais nos premiers parents ont cédé aux paroles du serpent : « Vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal ». Ce qui veut dire : Vous vous substituerez à Dieu pour décider du bien et du mal…
En mangeant du fruit de l’arbre, ils ont pris la responsabilité d’enfreindre à l’ordre de Dieu…
Et ils « fuient » devant Yahvé. Loin de lui, il n’y a plus d’accès possible à l’arbre de vie. Il n’y a plus que la mort.
Celle-ci est devenue ainsi une force ennemie en action ici-bas, qui pèse sur eux comme un châtiment, comme la sanction d’un péché qui sera pour leurs descendants « le chemin de la mort »…
Il reste à expliquer la mort des innocents. Une énigme que seul Dieu, « le Vivant », peut résoudre en les en « délivrant » (VTB. p. 799).
Je crois que Dieu, s’il est amour, ne peut pas être heureux de la mort du pécheur. Il préfère qu’il se convertisse et qu’il vive. En attendant le Christ, les prophètes sont là pour l’y aider.
Mais le shéol peut se montrer insatiable et les forces infernales peuvent faire irruption sur la terre des vivants, celle des « justes ». Et d’abord celle des pécheurs…
La pensée religieuse juive considère que ce désordre est lui-même le résultat de ce qu’elle appelle le péché (VTB. p.353). Et les images d’un « enfer » prennent alors une figure de plus en plus sinistre. (Cf. plus loin prochains envois).
II. Le Diable, le serpent et le Satan.
A. Le Diable.
Et c’est ainsi qu’entre en scène entre le Dieu unique de la Bible et l’homme, et dans notre vie terrestre et dans l’au-delà de notre mort, un troisième personnage dont l’Ancien Testament ne parlera guère, sans doute pour éviter que les Juifs n’en fassent un second Dieu, un dieu du mal à l’exemple de la plupart des religions de l’Orient antique.
L’auteur du Livre de la Sagesse (2, 24) identifiera ce personnage avec le Diable (en grec diabolos, le calomniateur), en commençant par nous rappeler que « Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, qu’il en a fait une image de sa propre nature ».
Il ajoute aussitôt que « c’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde ».
L’envie du diable… Il y a ici une allusion claire au serpent de la Genèse.
B. Le serpent de la Genèse.
Il faut relire les premiers chapitres de la Genèse pour comprendre le sens de cet « envie » d’ un personnage appelé « Diable » .
Il n’apparaît ici que sous la forme d’un serpent, un animal et donc aussi une « créature » de Dieu qui l’avait fait, … le plus rusé de tous, mais le texte ne dira pas son vrai nom.
Nous apprenons seulement que ce serpent parle et qu’il interroge la femme : « Alors Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? »…
Il vous l’a interdit… Et la femme de préciser « sous peine de mort »
Et le serpent de répondre : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! »
« Le jour où vous en mangerez, vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal… »
Eve, et Adam ne savent toujours pas qui est ce serpent.
Mais cet arbre était désirable et son fruit bon à manger…
« Et elle prit de son fruit et mangea »
« Et lorsque Yahvé Dieu dit ensuite à la femme : « Qu’as-tu fait là ? », elle répondit : « C’est le serpent qui m’a séduite, et j’ai mangé ».
C. Le Satan.
Et la suite de l’AT ne parlera plus du serpent. Ni du Diable. Mais d’un personnage nommé « Le Satan ».
Nous l’avons vu intervenir récemment dans le prologue du Livre de Job.
Il nous est présenté comme l’un des anges de la cour de Yahvé où il remplit au tribunal céleste les fonctions d’un accusateur public, chargé de faire respecter sur la terre, où il se rend régulièrement, la justice et les droits de Dieu.
Mais on sent en lui une hostilité à l’égard de ce serviteur de dieu qui s’appelle Job et qui est « un homme intègre et droit qui craint Dieu et se garde du mal ».
Et le Satan de dire à Dieu : « Est-ce pour rien que Job te crains ? … Mais étends la main et touche à ses biens ; je te jure qu’il te maudira en face ».
Un défi du Satan à Dieu.
« Soit, dit Yahvé au Satan : tous ses biens sont en ton pouvoir ».
Et les catastrophes accablent Job les unes après les autres. Mais « en toute cette infortune il ne pécha point et il n’adressa pas à Dieu de sots reproches ».
Nouvelle réunion du tribunal céleste. Yahvé dit au Satan : « Job persévère dans son intégrité et c’est en vain que tu m’as excité contre lui pour le perdre ». Et le Satan de répliquer : « Etends la main et touche à ses os et à sa chair, et je te jure qu’il te maudira en face ».
Il ne sera plus question de ce Satan ni dans la suite du Livre de Job ni dans l’Ancien Testament.
III. Les démons
L’Ancien Testament mentionne aussi des « daïmons » qui seront pendant longtemps indifféremment des anges ou des diables.
Plus tard, ces démons seront considérés comme des esprits mauvais, des forces obscures responsables des maux qui assaillent les hommes (VTB. P.257) et s’opposant aux desseins de Dieu.
Le visage des démons, ces êtres spirituels malfaisants, ne s’est éclairé que lentement tout au long de l’Ancien Testament :
A. Celui-ci a utilisé au départ des éléments empruntés aux croyances populaires et notamment à la démonologie compliquée de la religion babylonienne sans qu’il y ait de rapport précis entre ces démons et le Diable ou le Satan.
Il ne nie pas leur existence.
Il utilise le folklore qui peuple les ruines et les lieux déserts de présences troubles. Il voue à ces démons des lieux maudits comme Babylone.
Des maux tels que la fièvre ou la peste sont regardés comme des fléaux de Dieu qui les envoie sur les hommes coupables.
B. Après l’exil, le clivage se fait mieux entre le monde angélique et le monde diabolique. Les conflits apparaissent entre les deux groupes dans le Livre de Tobie.
Israël n’était pas à l’abri de la tentation de diviniser d’autres dieux, autrement dit des démons, allant jusqu’à leur offrir des sacrifices humains (Ps 106, 3, 7).
C. Dans le judaïsme tardif, le monde des démons s’organise de façon plus systématique. Ils sont désormais regardés comme des anges déchus devenus des auxiliaires de Satan et des esprits impurs caractérisés par l’orgueil et la luxure.
Ils tourmentent les hommes et s’efforcent de les entraîner au mal. Pour les combattre on recourra à des exorcismes en espérant que Dieu nous délivrera de Satan et de ses alliés.
Un conflit durable entre eux et les anges fidèles à Dieu. Qui donnera lieu à la création du mythe de la chute des anges rebelles dont vous savez la place qu’il tiendra dans l’art chrétien.
Ch. VI. La chute des anges rebelles.
I. Les origines du mythe dans l’Ancien Testament.
Ezéchiel : Un poème contre le roi de Tyr (28, 1-6 : « Tu as dit : Je suis un dieu… Alors que tu es un homme et non un dieu, tu te fais un cœur semblable au cœur de Dieu… Et (28,12) : « Tu étais un modèle de perfection… merveilleux de beauté… J’avais fait de toi un chérubin protecteur aux ailes déployées… Ta conduite fut exemplaire depuis le jour de ta création… Mais ton cœur s’est enorgueilli à cause de ta beauté… Je t’ai jeté à terre… J’ai fait sortir de toi un feu pour te dévorer… Je t’ai réduit en cendres sur la terre… Tu es devenu un objet d’effroi, c’en est fait de toi à jamais… ».
Isaïe : Un oracle contre le roi de Babylone (14, 12-15) : « Comment es-tu tombé du ciel, étoile du matin ?… As-tu été jeté à terre ? Toi qui avais dit dans ton cœur : J’escaladerai les cieux… Mais tu as été précipité dans les profondeurs de l’abîme… ».
II. Leur interprétation ultérieure.
Ces deux passages, la tradition chrétienne les a appliqués à l’archange Lucifer, le premier chef de la milice céleste, dont le nom signifie porte-lumière.
Il était étincelant comme l’étoile du matin. Mais son cœur s’était enorgueilli comme ceux des rois de Tyr et de Babylone.
Ce mythe sera repris par Jean dans son Apocalypse ( Ap. 12, 7-10 ) :
« Il y eut alors un combat dans le ciel :
Michel et ses anges combattirent contre le dragon.
Et le dragon lui aussi combattait avec ses anges,
mais il n’eut pas le dessus :
il ne se trouva plus de place pour eux dans le ciel.
Il fut précipité, le grand dragon, l’antique serpent, celui qu’on nomme Lucifer, ou Satan, le séducteur du monde entier. Il fut précipité sur la terre et ses anges avec lui »…
Son orgueil suffit-il à expliquer la révolte de Lucifer?
Lui et ses complices n’auraient-ils pas été jaloux de la création des hommes, qui avaient le droit d’aimer, de se reproduire, de s’amuser tandis qu’à longueur d’années, ils devaient chanter la gloire de Dieu, ce qu’ils finissaient par trouver fastidieux.
Ils avaient été plus scandalisés encore d’entendre Dieu les informer de l’Incarnation future de son Fils et du privilège qui serait ainsi donné aux hommes, de pouvoir accéder à la vie divine et à la dignité de fils de Dieu. Pour eux, les anges, c’était intolérable. Nous ne voulons pas être au service de ces créatures terrestres…
Apprenant que l’Incarnation est proche, Lucifer entre en fureur. Tant qu’il lui reste peu de temps avant sa destruction finale annoncée par l’Apocalypse – l’enfer pourrait donc ne pas être éternel – il va s’attaquer à la pièce maîtresse de la création, à l’homme qui en est l’enjeu.
Et pour se venger de Dieu, il fera tout ce qu’il pourra pour souiller les hommes afin qu’ils ne puissent jamais parvenir à la vie divine
Son métier : salir ce qui est beau, séparer ce qui est uni, pervertir ce qu’il y a de plus sacré, décourager ceux qui espèrent, n’insister que sur ce qui va mal dans le monde, dans la cité, au sein des familles… Et c’est ce qui me trouble parfois lorsque je me laisse aller à regarder la télévision, à écouter les informations, à lire tel ou tel journal.
III. Quatre images de la chute des anges.
A. L’un des cartons du beau tapis d’Angers
A droite, à l’abri de sa guérite blanche, Jean de Patmos observe le combat qui fait rage. Au centre, l’archange Michel aux grandes ailes roses est enveloppé dans une robe dont les pans s’envolent au vent. Il tient à la main une lance en forme de croix, symbole de la victoire du Christ sur la mort. Il en enfonce la pointe dans la gueule du grand dragon. Sans doute celui qui avait tenté en vain de dévorer la Vierge, cette jeune femme qui va accoucher d’un enfant mâle (Ap. ch.12).
Autour de l’archange, de petits anges, merveilleux de légèreté et d’aisance sur le fond bleu du ciel, frappent d’autres dragons.
Sur cette prairie émaillée de fleurs où les monstres sont en train d’expirer, un petit dragon essaye de cracher son venin, mais un délicieux angelot s’en protège par le bouclier qu’il tient de la main droite et brandit de la gauche l’épée avec laquelle il s’apprête à le mettre à mort.
Un personnage étonnant… ce Michel, « qui est comme Dieu » (l’un des saints patrons de la France et aussi des armées russes), avec sa finale El, le nom donné au Dieu d’Israël, porté comme le signe d’une appartenance quasi-familiale, qu’il partage avec GabriEL, RaphaEl et UriEL (en hébreu, flamme de Dieu) souvent cité dans la liturgie orientale.
Un glaive fulgurant à la main, c’est aussi Michel qui montera la garde à l’entrée du paradis terrestre. Le prophète Daniel parle de lui comme du chef des anges, le défenseur du peuple d’Israël dans le combat mené par Lucifer et ses mauvais anges, parmi lesquels un Prince de Perse, ennemi d’Israël (Dn. 10, 13-21).
Un intercesseur du peuple élu auprès de Dieu, l’adversaire du Satan, l’accusateur, celui qui dira aux mauvais anges, ceux qui avaient suivi Lucifer : « Foutez le camp ».
B. Une gravure de Dürer.
Albrecht Dürer. Les Anges du ciel terrassant les dragons.
1498. Venise. Bibliothèque du musée Correr.
C. La copie d’une miniature de l’Hortus Deliciarum.
Un manuscrit du VIIIème siècle du moine asturien Beatus, illustré au XIIème par une abbesse allemande, nièce de Frédéric Barberousse, montre des anges poussant la Bête et la Grande Prostituée de l’Apocalypse à coups de fourche dans un étang de feu embrasé de soufre. L’une et l’autre créatures des démons.
Le diable, leur séducteur, y sera projeté à son tour… ( Ap. 19, 20 et 20, 10 ).
D. Un étrange tableau de Breughel.
1562.Aujourd’hui au musée royal des Beaux-Arts de Bruxelles.
Au centre, saint Michel, un jeune homme longiligne, revêtu d’une armure semblable à celle de Jeanne d’Arc, un bouclier à la main gauche, une longue épée à la main droite, écrase avec l’aide de deux autres anges à la robe blanche, ses fidèles compagnons, une cohue de monstres hybrides, hommes, poissons, reptiles, oiseaux, rappelant ceux du Jugement dernier ou du Char de foin de Jérôme Bosch…
Tout en haut au ciel, de petits anges heureux jouent de la trompette…Un mythe, bien sûr. Mais quel mythe ! Celui du début des temps… L’origine du mal dans le monde, et donc aussi du jugement dernier et de l’enfer…
Ch. VII. La résurrection des justes et la fin de la mort.
I. La résurrection des justes.
C’est seulement pendant l’exil à Babylone qu’apparaît le mot de « résurrection des justes » s’appliquant au peuple d’Israël qui attend son retour.
La perspective d’un réveil des morts se précise dans le livre de Daniel : « Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle » (Dn. 12, 2).
Elle devient une certitude au temps des persécutions d’Antiochus Epiphane, lors de la révolte des Macchabées contre les cultes païens que le successeur d’Alexandre le Grand veut imposer aux Juifs.
Wojciech Stattler. 1842. Musée national de Cracovie.
La mort de la mère des Maccabées avec trois de ces enfants déjà morts dont le plus petit sur ses genoux.
A gauche derrière elle, un représentant du roi Antiochus Epiphane montre l’édit condamnant à mort les Juifs qui refusent de manger de la viande de porc, strictement interdite par leur Loi (2 M. 7, 9 et ss).
Au fond, la statue de Zeus, que ce roi avait donné l’ordre aux Juifs d’adorer.
Les sept frères Maccabées avaient pu supporter les affreux supplices qui leur étaient infligés parce qu’ils refusaient de manger de cette viande impure. Yahvé se devait de récompenser leur sacrifice par la promesse d’une résurrection de leurs corps à la fin des temps ou, selon le Talmud, d’une participation de leurs « âmes » à un banquet éternel.
Les 7 frères du Livre des Maccabées expriment, en paroles et en actes, une magnifique espérance : « C’est du ciel que je tiens ces membres, mais à cause de la Loi, je les méprise, et c’est au ciel que j’espère les retrouver. » Il s’agit, nous le voyons, de la foi en la « résurrection de la chair« .
Mais avant que cette promesse ne s’accomplisse, même ces « martyrs » devront attendre au shéol que vienne la fin des temps, dans un avenir indéterminé…
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Tympan de la cathédrale de Bourges sur le Jugement Dernier. Deuxième linteau.
Après la pesée des âmes en leur faveur, les frères Maccabées se préparent à être accueillis dans le sein d’Abraham.
II. La délivrance finale de la mort.
A une date tardive de l’histoire d’Israël, écrit Pierre Grelot (dans le VTB. Article sur la mort), la révélation de l’Ancien Testament annonce un triomphe suprême de Dieu sur la mort, une délivrance définitive de l’homme arraché à son emprise.
Quand il établira son règne eschatologique, Yahvé fera « disparaître la mort à jamais »
(Isaïe 25.8).
Alors, pour participer à ce règne, les justes qui dorment dans la poussière du shéol ressusciteront pour la vie éternelle, tandis que les autres demeureront dans l’horreur.. (Dn. 12, 2. cf. Is. 26, 19).
Dans cette perspective nouvelle, le shéol (les enfers) finira par devenir pour les impies le lieu de la damnation éternelle, ce que sera l’Enfer de la mythologie chrétienne.
A l’inverse, l’outre-mort s’éclairera pour les justes. Déjà les psalmistes formulaient l’espoir qu’un jour Dieu les délivrerait à jamais de la « puissance » du shéol (Ps. 16, 10. 49, 16).
Et bien que l’Apocalypse fasse partie du Nouveau Testament, et non pas de l’Ancien, je pense que vous serez heureux de relire avec moi, à la fin de ce premier envoi, ces derniers versets de Jean :
« Alors, le Diable, leur séducteur, fut jeté dans l’étang de feu et de soufre, y rejoignant la Bête et le faux prophète, et leur supplice durera jour et nuit, pour les siècles des siècles ». (20, 10)
« Alors la Mort et l’Hadès furent jetés dans l’étang de feu… C’est la seconde mort, cet étang de feu » (20, 14)
« Et de malédiction, il n’y en aura plus » (22, 3).
Et ces derniers mots : « Amen, viens, Seigneur Jésus » (22, 20).
Fin de la première partie.